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Grandeur et solitude du moi
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°159 - Page 21-22 Auteur(s) : Noëlle Franck
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Libres Cahiers pour la Psychanalyse n°24
Grandeur et solitude du moi

C’est un numéro grave que nous propose l’équipe des Libres Cahiers Pour la Psychanalyse. Inspiré du texte de Freud de 1921, Psychologie des foules et analyse du moi, les auteurs qui y contribuent dénoncent les dangers de la massification. L’essai de Freud, en dix chapitres, s’étaie autour de  trois éléments centraux : « la foule et la horde originaire », « l’identification », « un stade dans le moi ».

F. Coblence reprend les raisons pour lesquelles Freud s’intéresse à la psychologie des masses : les désillusions liées à la première guerre mondiale, sa judéité et sa confrontation à l’antisémitisme viennois, l’importance donné par Le Bon, dans son étude sur les foules à la suggestion et à l’hypnose, domaines étudiés par Freud lui-même. C’est à comprendre ce que Freud nomme « âme de masse », présente en chaque individu,  que s’emploie    F. Coblence. La masse, pour Freud,  est un lien très structuré par sa liaison avec le meneur, mis à la place de l’idéal du moi. L’âme de masse conjugue l’exigence d’égalité entre les membres, la soumission au père de la horde, et peut être assimilée, propose l’auteur, aux préjugés, à l’opinion, à la classe de l’individu, chaque individu appartenant donc à plusieurs âmes de masse.

Elle souligne la force heuristique du texte de Freud, pour rendre compte des phénomènes de masse du vingtième siècle, en particulier des masses avec meneurs dans les totalitarismes fascistes, nazis et staliniens. Puisque Freud maintient, dans son essai, l’analogie entre la forme primitive de la foule humaine et la forme primitive de l’individu, c’est que quelque chose de la foule est lié à l’existence et au développement du moi, quelque chose qui peut être, s’hérite et se transmet développe H. Normand. L’auteur s’intéresse à la nature de l’identification à l’œuvre dans la foule, puisque c’est l’iden­tification qui donne à la transmission, à l’héritage, sa forme, au décours d’un long processus. Il s’agit de l’héritage du père, mais du père préhistorique de la horde, qui occupe d’ailleurs un chapitre entier de l’essai de Freud. Il s’agit aussi de l’héritage de la mère, femme du père historique et femme et fille du père préhistorique. Cet héritage, est  l’identification primaire affirme l’auteur, qui décrit comment le nouveau né s’identifie à l’objet de l’objet maternel, dans un ensemble identificatoire qui mêle la manière dont la mère laisse son enfant jouer avec sa névrose infantile à elle, et la capacité de l’enfant de s’en saisir, en particulier d’identifier de quoi satisfaire son instinct cannibale. Si l’instinct oral cannibalique échoue à cause de l’incapacité maternelle, s’il y a échec de l’identification à l’objet de l’objet, à la sexualité infantile maternelle, la mélancolie apparaît.

Cette dimension de voracité de la pulsion est aussi soulignée par O. Bonnard. Le pouvoir illimité du père, incarné par le meneur, serait attribué davantage à la pulsion sous sa forme d’autoconservation que sous sa forme sexuelle : la faim lie le groupe, car la foule réactive l’amour primaire. L’iden­tification, nous rappelle l’auteur, se fait sous deux modalités : soit elle instaure l’objet dans le moi et l’enrichit, soit dans l’idéal du moi, ce qui conserve l’objet au dépens du moi. L’auteur s’appuie sur quelques aspects de l’iden-tification en séance trouvés dans le groupe et dans le psychodrame.
J- M. Hirt s’inquiète  de ce que la réflexion psychanalytique sur la doctrine juridique soit quasi inexistante, alors qu’actuel­lement, le droit organise et définit le cadre des relations entre individus. La notion juridique de  « dignité humaine » celle qui condamna en 1998 « la production en laboratoires d’êtres humains, répondant à des caractéristiques physiques voire mentales, définies sur commande » est une création conceptuelle, qui reconnait la dimension essentielle de l’altérité, au sein des relations avec soi-même, qui est  soucieuse des intérêts de l’espèce humaine, de ses droits. Avec la prise en compte de la dignité, le surmoi individuel s’adjoint un surmoi culturel, tant il devient urgent d’inventer une haute autorité responsable de la conservation de l’espèce, pense l’auteur. Ainsi, la personne juridique est subor-donnée à la transcendance d’une humanité devenue état de nature et pas seulement de culture. Pourtant, en 2002, La Cour européenne des Droits de l’Homme crée le « principe d’autonomie personnelle » soit      « la faculté pour chacun de mener sa vie comme il l’entend, même s’adonner à des activités perçues comme étant d’une nature physiquement ou moralement dommageable, ou dangereuse pour la personne ».

L’auteur dénonce cet arrêté comme un terme à la « dignité humaine » qui n’aura plus qu’à se mettre au service de l’autonomie personnelle. Lorsque le bonheur de masse se base sur l’oubli du meurtre commis par les frères, conclut-il, si ce meurtre est frappé de refoulement et d’oubli, la prise en masse de l’humain se poursuit pour échapper au sentiment de culpabilité individuel.

Françoise Néau nous propose sa lecture du roman de J. Coetzee,  Disgrâce, récit complexe sur les relations entre « l’homme indivi-duel » et « un amas humain qui s’organise en masse », dans une  Afrique du Sud, qui se dégage depuis peu de l’apartheid. Si l’œuvre toute entière de Coetzee témoigne de l’absence de liberté de l’individu, le thème du roman déploie sous quelles conditions psychiques et corporelles, à quel coût un individu peut faire preuve d’autonomie et d’originalité face à une masse. Le héros se voit exclu au fil du roman, à coup d’humiliations,  de toutes ses appartenances à ses « âmes de masse », enseignement, relations affectives, tandis que sa fille, marginale, cherche à se refaire une nouvelle « âme de masse », après un viol pour lequel elle ne portera pas plainte. La masse, pour le romancier Coetzee, est le discours historique sur l ‘Afrique du sud, dont l’écrivain doit s’affranchir, et avec lequel il doit rivaliser, pour dégager ses propres thématiques.
L. Kahn rappelle l’existence de la famille comme masse naturelle, ou attachement et hostilité et leur retournement en solidarité, se jouent entre les enfants vis-à-vis des parents. Qu’advient-il de la singularité de chacun dans un groupe social, comment l’individu qui possède son champ d’activité propre, accepte-t-il cette désap­propriation, questionne le texte de Freud. Différemment observe L. Kahn, selon que la distinction entre moi et idéal du moi est achevée ou non chez l’individu ; soit que le meneur incarne la toute puissance du moi idéal, la complétude narcissique,  soit que l’idéal du moi ne trouvant pas sa pleine incarnation dans le chef, les sujets se laissent entraîner de manière suggestive et par iden-tification. Les pulsions sexuelles directes sont les garants d’une individualité qui persiste même pour l’individu dissous dans la masse. Grâce à elles, l’individu échappe à une série pulsionnelle narcissique indispen­sable à la pérennité de la communauté. Freud fait à la fin de son essai l’apologie de la névrose, dont les symptômes découlent de tendances sexuelles directes, refoulées mais actives : le névrosé se détache des foules.

L’idée que les masses sont porteuses d’un vecteur de régression jusqu’à la barbarie n’a pas été démentie par l’histoire, observe L. Kahn. Le mythe nazi a renvoyé à des « absolus sans limite ». Les témoignages de ceux qui sont revenus des camps évoquent la difficulté de rendre compte de l’irréalité réelle. L’écrivain Kertesz, confronté à cette impuissance,  invente une langue, la « langue atonale », une langue privée du ton comme convention. Cette langue atonale, cherche à rendre compte  de la création par Kertesz détenu, d’une sorte de collaboration mentale, qui permette de  construire une apparence de logique. L. Kahn s’appuie sur les travaux d’Hannah Arendt qui souligne combien la légalité d’un statut civique, permet à un individu, même objet de haine, de trouver assise et protection à son existence. Ceux qui connurent les camps se trouvèrent sans droits, privés d’abri juridique et civique,  réduits à leur statut « d’être humain en général ».

Michel Villand nous décrit comment, jeune chef de service d’une équipe de pédopsychiatrie, il prend conscience que celle ci est organisée autour de meneurs, qui utilisent le vocabulaire de la psychanalyse, pour écraser et terrifier les autres, lui donnant le sentiment d’une intellectua­lisation factice. L’auteur décrit avec authenticité la lenteur, et les étapes du processus qu’il lui a fallu accomplir, l’état de solitude dans lequel il s’est trouvé, le courage et la disposition intérieure nécessaires pour pouvoir s’opposer à la toute puissance narcissique, prendre des décisions qui, petit à petit, mèneront à la différenciation et à l’identité de chacun.

L’historien d’art B. Chenique  parcourt  l’œuvre du peintre Géricault (1791-1824) et s’arrête sur différentes représentations de foule, chez cet artiste engagé, opposé à Napoléon,  voyageant longuement en Italie. Le « radeau de la méduse », incarnation de la politique de Napoléon, du massacre, de la folie de la masse qui a sacrifié sa jeunesse porte selon l’auteur, l‘espoir d’un renouveau.

G.Manhes et B. Carneiro Dos Santos ont également contribué à ce numéro. Le numéro de Printemps 24 des Libres Cahiers Pour la Psychanalyse aura pour argument le texte de Freud de 1910 et 1912 Contribution à la psychologie de la vie amoureuse.