La Revue

L'être-bébé
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°113 - Page 14 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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Le troisième Fil rouge de Bernard Golse vient d'être publié : L'être-bébé succède à Insister-exister (1990) et Du corps à la pensée (1999). Une nouvelle fois, les cliniciens francophones de l'enfance, de l'adolescence et les psychanalystes vont trouver avec ce livre un étayage théorico- clinique à la fois dynamique et original à leur pratique.

L'enthousiasme habite "l'être" de Bernard Golse dans son service, ses enseignements, les congrès. Ses écrits ne font pas exception ! Pour qui aurait actuellement l'humeur chagrine face au malaise d'une psychiatrie infantile psychanalytique confrontée aux attaques des défenseurs d'une option comportementaliste et biologisante, la lecture de cet ouvrage stimulant sera un véritable remède. Au fil des pages, revigoré, on se dit que non seulement cette psychiatrie psychanalytique n'est pas moribonde mais qu'elle a de beaux jours devant elle sur le terrain de la clinique, de la recherche et de la formation si elle s'inspire de l'ouverture épistémologique et de la créativité de l'auteur. Avec cet ouvrage, l'exégète des écrits de Bernard Golse vivra le plaisir des retrouvailles avec des objets fétiches et le frisson de la nouveauté face à l'inédit.

Commençons par les thématiques développées dans les écrits précédents et, ici, reformulées avec une expérience accrue. Je les regroupe selon trois axes majeurs convergents :

- L'ancrage corporel et interactif de la genèse de la pensée chez le bébé : le corps, "principal récitant du bébé" est la "voie royale" pour comprendre les processus fondamentaux de subjectivation, de symbolisation, de sémiotisation et de sémantisation. Dans ce cadre princeps, Bernard Golse met en exergue l'importance chez le bébé du jeu comme "espace de récit et de liberté", la place essentielle de "l'espace paternel" préoedipien et oedipien, sa capacité à "transférer" mais dans un registre singulier et. en négatif de ces virtualités, la menace exemplaire de la dépression que seule une clinique mettant en relief les aspects intersubjectif, historicisant et contre-transférentiel peut affronter. On retrouve dans ces pages pleines d'empathie à l'égard du bébé et de ses parents, la permanence de l'empreinte du mandat générationnel de Serge Lebovici chez Bernard Golse.

- La convergence entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d'objet qui ne sont que "les deux facettes d'un seul et même processus".

- La complémentarité entre une psychanalyse vivante ouverte aux enseignements de la clinique précoce et une théorie de l'attachement libérée de la rigidité des premières propositions où les modèles d'attachement se transmettaient ex abrupto de génération en génération. Les héritiers de Bowlby ne sont pas condamnés à nécessairement évacuer les questions de la représentation mentale, de l'absence de l'objet et de la sexualité infantile même si, en effet, certains tendent le bâton pour se faire battre. Avec un tact théorique dicté par l'heureuse synergie entre une pratique clinique de l'enfant reconstruit dans la cure et de l'enfant observé en thérapie, il est possible d'argumenter la compatibilité entre la théorie de l'attachement et les théories de la pulsion, de l'étayage et de l'après-coup. La notion de "pulsion d'attachement", telle que la définie Bernard Golse, cristallise ce travail de synthèse heuristique. Notons à ce sujet qu'il en propose ici une reformulation qui clarifie sa dette à l'égard de D. Anzieu, l'inventeur de la formule, mais aussi l'écart avec cette source. Globalement, Bernard Golse se défend haut et fort de vouloir dans cette plaidoirie rechercher à tout prix une "position oecuménique illusoire". Non, il souhaite dénoncer des fausses différences et souligner l'identique, souvent masqué par des formulations et des paradigmes différents en apparence seulement.

Mais le lecteur coutumier des écrits de Bernard Golse va aussi avec ce livre au devant d'une grande surprise. Une célébrité en philosophie, souvent considérée comme hérétique en psychanalyse fait ici une entrée remarquée : la phénoménologie. C'est le bébé lui-même, clame l'auteur, qui dans sa spécificité d'infans en deçà du langage verbal intime cette nécessaire hospitalité théorique. Au fond, l'originalité de ce livre, c'est la mise en perspective d'une "néophénoménologie" avec des éléments consistants déjà bien établis en clinique psychanalytique du bébé. De fait, la démonstration est éloquente : la convergence entre les leçons de la clinique du bébé et l'héritage phénoménologique est forte. L'invitation de E. Husserl à revenir à l'observation aux "choses mêmes", à considérer que la chair de l'ego est habitée par la référence à autrui, lui va comme un gant. Le souci de la description libérée des masques théoriques, la demande à l'expérience elle même de produire son propre sens : on croit entendre les recommandations d'un animateur de groupe d'observation du bébé selon E. Bick. Pas du tout ! Il s'agit des options méthodologiques de M. Merleau-Ponty dont la "foi perceptive" et la "réflexion charnelle" tombent à pic pour accueillir le nourrisson en chair et en os tel qu'en lui même.

Soyons clair, de nombreux psychanalystes défenseurs de l'orthodoxie considèrent comme hérétique cette référence à la phénoménologie. La formule de A. Green fait office d'étendard. Il parle du "monstre hybride de la phénoménologie psychanalytique" dans son livre Narcissisme de vie, Narcissisme de mort (1983) alors qu'il critique la théorie des états phénoménologiques (les manifestations du sujet) au profit d'une théorie des structures (une théorie du sujet). La première, pour Green, est certes un "palier inévitable" dans la cure mais qui "ne peut être tenu pour le degré d'organisation qui rend compte du procès de l'analyse".

Bernard Golse discute à plusieurs reprises cette option radicale et, de nouveau, opte pour un élargissement considérant que "l'écoute phénoménologique" n'est pas une "dérive extrapsychanalytique" nuisible mais une option sémiologique incontournable. Par exemple, la clinique de la dépression du bébé montre combien, le fonctionnement projectif et préverbal de l'infans, la plasticité évolutive de son processus de structuration, l'attitude empathique du psychanalyste à l'écoute de son contre-transfert impliquent "inévitablement" une écoute phénoménologique du bébé. Pour autant, cela ne signifie nullement qu'il n'accorde pas crédit à l'exhortation de Green de se méfier de mettre tous les oeufs dans le seul panier de cette phénoménologie des manifestations du sujet au détriment de l'élaboration d'une théorie structurale du sujet.

Pour Bernard Golse, cette écoute phénoménologique "ne nie en rien le poids de l'histoire et de l'intrapsychique et de leur impact sur la relation thérapeutique mais cherche seulement à équilibrer celui-ci par l'importance du moment présent et de l'interpersonnel qui ne peuvent pas -et qui ne doivent pas- être évacués de la réflexion métapsychologique." Le lecteur, engagé au fil des pages dans ce passionnant débat comme dans une intrigue complexe, y voit franchement plus clair quand, enfin, ce que je crois être le fin mot de l'affaire, est lâché au sujet des conflits entre théorie de l'attachement et psychanalyse : ceux ci ne seraient en réalité "que la partie émergée de cet iceberg de résistances à l'égard d'une psychanalyse de l'enfant qui ne fait pourtant qu'une avec la psychanalyse de l'adulte (A. Ferro)." Ce que dit là Bernard Golse à cet égard me semble tout aussi vrai au sujet des conflits passés (et futurs !) entre cette "néophénoménologie" et la psychanalyse hexagonale.

Cette défense d'une psychanalyse attentive à l'écoute phénoménologique illustre sa fécondité dans une autre perspective, chère à Bernard Golse : la recherche clinique sur les échecs de l'intersubjectivité à travers l'étude de la narrativité préverbale (les précurseurs corporels, les vocalises avec notamment les fascinantes hyperfréquences). Le programme de recherche PILE (Programme International pour le Langage de l'Enfant) concentre les options épistémologiques et cliniques décrites tout au long de ce livre. Les retombées sur la pratique pédopsychiatrique courante de ces recherches sont bien mises en valeur par la nouvelle lecture de l'autisme que propose B. Golse. La mise en perspective d'éléments issus de paradigmes variés (agénésie de la subjectivation, privation de comodalité perceptive, anomalie du sillon temporal supérieur) conduit l'auteur à parler de "convergences neuropsychanalytiques". On sait que ce chantier d'une interface vivante entre psychanalyse et neurosciences tient à coeur à B. Golse et on mesure dans ce chapitre les enjeux cliniques cruciaux de ces confrontations.

C'est avec le pianiste Bernard Golse qu'il convient de clore cette lecture. La musique, écrin de l'archaïque, est à l'évidence une source d'inspiration profonde pour lui. Il y a manifestement puisé son goût pour le rythme et la prosodie de l'affect partagé en clinique et plus largement dans la vie. Mais il me semble que la musique a réussi plus encore chez lui depuis son dernier Fil rouge en 1999. Dans l'après-coup, elle lui a permis de renouer avec la voix du "premier monde" (P. Quignard au sujet de la voix du corps maternel, p.215). Ce n'est pas rien dans le cadre d'une phénoménologie aspirant à retrouver les expériences-sources ! Dans une précédente note de lecture (Carnet Psy, n°44, avril 99), je reprochais à B. Golse sa scotomisation du premier chapitre de la vie foetale. J'émets l'hypothèse que sa pratique du clavier bien tempéré et sa mélomanie lui ont permis in fine d'accueillir sa majesté le foetus. Il lui accorde dans cet ouvrage un chapitre entier et honore d'une attention toute particulière la belle hypothèse de S. Maiello pour qui les discontinuités de la voix maternelle parvenant au foetus fournissent la préforme du couple absence/présence de l'objet en postnatal.

Au sujet de l'absence, justement, celle d'un index thématique est surprenante dans ce livre : il permettrait d'emprunter des chemins de traverses bien utiles au lecteur en suivant cette partition signifiante des récurrences. Au sujet de la présence : la subtile musicalité de Bernard Golse dans cet ouvrage défend bien l'inquiétante étrangeté de l'être-bébé et nous convainc de l'explorer plus avant avec émotion en dépit des mille et une résistances qu'elle provoque en nous, a fortiori si nos défenses par l'intellectualisation sont battues en brèche par une néophénoménologie ! À une époque où la "survie" de la psychanalyse est à l'ordre du jour, c'est courageux et vivifiant de pointer le chemin oublié de ce que Merleau-Ponty nommait "l'être brut". Le bébé en a certainement cure. tout comme la cure type de l'adulte !