La Revue

Soigner, prendre soin du bébé et de ses parents
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°155 - Page 33-34 Auteur(s) : Blanche Massari
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Le colloque international de périnatalité s’est tenu cette fois en une fin d’hiver ensoleillée à Avignon. Le sujet « soigner, prendre soin du bébé et de ses parents » permettait plusieurs axes de travail, où de nombreux intervenants, cliniciens, chercheurs, tant psychiatres que pédiatres, anthropologues, sages-femmes, puéricultrices, éducateurs, Techniciennes de l’Intervention Sociale et Familiale (TISF), et même un architecte, ont pu s’exprimer. Il ne fut pas possible d’assister à tous les exposés et débats, aussi ne livrerai-je que mon itinéraire durant ces trois denses journées. Sans doute, pourrait-on se demander pourquoi ce thème : n’est-ce pas une évidence ? mais actuellement peut-être encore plus, la qualité des soins est menacée : on doit donc se pencher sur l’essentiel de nos missions et les moyens de les défendre. Du côté de la recherche, Jean Pierre Bourgeois, neurobiologiste à l’Institut Pasteur rappelle que l’évolution du cortex a sélectionné des réseaux de gênes contrôlant le développement précoce et robuste des réseaux synaptiques. Des modèles expérimentaux montrent que des déprivations parentales néo-natales induisent des altérations synaptiques précoces et durables, d’où l’idée de prise en charge précoce préventive, mais peut-être aussi réparatrice dans l’avenir ?

Revenons surtout sur la notion de la plasticité cérébrale, tout au long de la vie, dépendant donc aussi de l’environnement. Philippe Rochat, chercheur en psychologie du développement aux USA, travaille sur le sens du soi et des autres chez le nourrisson et le jeune
enfant. Il évoque comment cette mutualité se développe dès la naissance et au cours des premiers mois. Pour lui, l’enfant vit, dès le début, son corps comme différencié de l’extérieur, ce qui n’est pas toujours admis par les psychanalystes. De la génèse du sens de soi, il poursuit la synthèse de ses travaux par les premières manifestations de possession, la naissance de l’embarras et de la honte vus comme les racines du sens moral de soi en relation avec autrui.

Joëlle Rochette-Guglielmi, psychanalyste et chercheuse à Lyon, fera l’hypothèse d’un fonctionnement du soin parallèle au fonctionnement maternel constitué en triple hélice : - séduction et fantasmes qui régulent la sexualisation de la vie psychique, - la transmission qui organise la généalogie de cette même vie et enfin,- la transformation qui décrit le travail de régulation de l’équilibre du bébé par le psychisme et l’ajustement maternel. René Roussillon nous ramène au récit de la fameuse consultation de Winnicott, où une fillette de treize mois retrouve du plaisir à jouer après 3 séances. Il relève la patience, l’attention et la disponibilité du thérapeute qui accepte de se laisser atteindre, sans représailles, ne se retire pas non plus après que l’enfant a pu le mordre, exprimant sa rage. Saskia Walentowitz évoquera son cheminement chez les Touaregs  : société très organisée, protectrice des bébés où la relation familiale donne la primauté au clan maternel vis-à-vis de l’alliance ; devenir mère est être femme en restant sœur. Les courageux auditeurs pourront voir le film L’étranger en moi : description d’une dépression post partum au ton délicat et juste : une fiction forte et émouvante à la fois car sans complaisance.

Le lendemain, beaucoup de symposia s’offraient aux congressistes : recherche en périnatalité, avec l’enquête organisée par A. Guedeney. Les études sur la dépression périnatale maternelle à la lumière des travaux de Lynne Murray par A.L. Sutter, la prise en compte de l’attachement dans les dyades mère déprimée / enfant par N. Guedeney. Autour de Philippe Rochat, Lisa Ouss tend des ponts entre recherche et clinique. Avec le modèle de l’épigénèse probabiliste, la question serait peut-être de pouvoir modifier des gênes, ou avoir des modèles de résilience, si on utilise à la fois des prises en charge psychothérapiques et de rééducation.

Umberto Siméoni nous décrit des déterminants précoces sur la santé tout au long de la vie : ainsi un poids faible à la naissance augmenterait le risque de maladie cardiovasculaire à l’âge adulte. Par cet exemple, il souligne la force d’une empreinte précoce : ce phénomène de programming n’est pas génétique mais épigénétique. Il y aurait une modification de l’expression des gênes durable et transmissible. Un nombre croissant de travaux objective des liens entre dépression maternelle pendant la grossesse et le risque de troubles du comportement de l’enfant. L’après-midi, quatre ateliers sont foisonnants d’idées et surtout animés par les acteurs de terrain, sages-femmes, TISF…  Des démarches « qualité » dans ces équipes ne sont pas un vain mot, mais un réel souhait de mieux travailler ensemble et de s’organiser dans ce but. Un architecte Bernard Franjou, interviendra aussi, dé­mon­­trant que penser le lieu est indispensable à la qualité des soins. Oguz Omay, psychiatre aura une belle métaphore. « Les psychiatres engagés en périnatalité sont appelés, tels les sourciers d’autrefois à repérer et à faire jaillir les ressources inattendues chez les autres professionnels. » C’est ce que confirmera F. Molénat, pédopsychiatre en soulignant à nouveau l’importance du travail en réseau. Françoise Jardin relatera l’apport de Myriam David « un fil rouge essentiel aujourd’hui » dans le souci de former et soutenir les professionnels au plus près du bébé et de sa famille. Beaucoup d’émotion se transmettra dans ce récit des aventures cliniques premières. Retour à d’autres sources avec Marie Thinion qui relate une certaine relation de lien mère bébé il y a plusieurs millénaires en Chine, les pictogrammes s’y rapportent montrant : l’importance de la proximité physique, la similitude soin (nourrir) traitement et l’importance de « caresser, défendre, soigner, éduquer ».

Daniel Marcelli enfin se fera rapporteur des journées, y ajoutant ses propres réflexions. Comment le moi peut-il se représenter puisque le cerveau se transforme : le psychisme permet l’illusion d’une continuité existentielle. D. Marcelli décrit deux capacités humaines spécifiques : se regarder dans les yeux, et le réflexe d’habituation aux perceptions, ce qui n’existe pas pour le regard humain, suit une description fine du regard à la naissance, de l’attention partagée, puis conjointe, enfin du pointage. Le bébé regarde avant de voir, investit sa mère avant de la percevoir.

Michel Duguat co-orga­nisateur est un des pivots de ces journées. Les discours sont ouverts, l’indignation nécessaire tenace, on veille à tenir en haleine, à bercer, à distraire, dans le bon sens du terme. On a pris soin de nous.