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Mort biologique, mort cosmique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°154 - Page 46-48 Auteur(s) : Georges Chapouthier
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A certains égards, l’une des caractéristiques des êtres humains par rapport aux (autres) animaux est un sens aigu de la durée. Non pas que le sens de la durée soit absent du monde animal : un chien qui attend son maître à la fin de la semaine, ou un oiseau qui prépare une migration, n’ignorent nullement l’écoulement du temps, mais il reste que, plus que tout autre, l’être humain est sans doute un obsédé de la durée, de l’avenir, donc de la mort. Mais ce qui obsède surtout l’homme, c’est l’appréhension de sa mort à lui, ou celle des ses proches, ce qui offre une vision anthropocentrée pessimiste, importante certes, mais limitée, de ce qu’est la mort. Dans la présente réflexion, nous voudrions justement dépasser cette vision anthropocentrée, pour rendre à la mort, au delà de la psychologie individuelle, sa dimension plus biologique, voire plus cosmique, et, on le verra, moins pessimiste 1.

La mort biologique

Par analogie avec nous-mêmes, êtres humains, nous n’avons aucun mal à envisager la mort des animaux qui nous ressemblent, ceux qui mènent une vie autonome et individuelle : un chien, un chat, un oiseau, un insecte. Dans la plupart de ces conceptions, la mort apparaît alors comme un évènement inéluctable et indélébile, perçu comme totalement négatif, sauf à faire appel à des convictions religieuses dans un au-delà heureux. Pour nous comme pour les
animaux, puisqu’elle est disparition de l’individu, la mort serait une fermeture définitive et absolue.

Il faut cependant savoir relativiser ce point de vue. Nos enfants, quand nous en avons, constituent une sorte de continuation, biologique mais aussi culturelle, de ce que nous avons été. Nos productions diverses, artistiques notamment, le sont également, puisqu’elles nous survivent. Malraux disait superbement que l’art était un anti-destin. Dans ce même esprit, un philosophe athée, Philippe Lazar (Lazar, 2008), a récemment proposé une intéressante définition de l’âme, comme « tout ce qui nous survit après notre mort biologique ». Notre mort individuelle laisse donc la place ouverte à ce qui nous survit et qui fait que le monde après nous ne sera plus exactement le même qu’avant. Elle laisse aussi la place au parcours existentiel d’autres individus, nos enfants ou tous ceux qui tireront profit de notre activité passée. Dans cet esprit, la mort s’inscrit davantage dans une évolution plastique, voire cyclique, que dans une fermeture définitive. Il est curieux que ces conceptions cycliques nous apparaissent évidentes pour les végétaux qui, chaque printemps, renaissent de leurs graines, et incongrue pour les animaux ou pour nous-mêmes, dont nous ne percevons guère la  « renaissance ».

Ces conceptions cycliques apparaissent également sur le plan cellulaire du fonctionnement des organismes, où la mort fait partie de la vie et en est même la cause. Ameisen (Ameisen, 1999) montre que notre organisme ne (sur)vit que parce que des
milliers de nos cellules « se suicident » (un phénomène appelé « apoptose ») pour faire la place à de nouvelles cellules. Le philosophe Laurent Cherlonneix (Cherlonneix, 2008) a pu analyser philosophiquement cette dialectique cellulaire de la vie et de l’apoptose, qui démontre ici le caractère très « positif » de la mort cellulaire. Comme le formule Ameisen dans son sous-titre, la mort devient créatrice. Ou encore : l’autodestruction cellulaire aboutit à une reconstruction permanente de soi, garante de notre longévité, donc de notre vie.

Du sommeil à l’évolution des espèces

A un niveau plus global cette fois, on assiste aussi à des alternances de phénomènes actifs et passifs qui peuvent faire penser à des morts transitoires. Nous en avons une expérience partielle durant le sommeil, bien qu’il reste encore un état actif, mais moins que l’état de veille. Des phases comparables au sommeil ont même pu être mises en évidence chez certains insectes (Kume, 2006). Le rapprochement du sommeil et de la mort a souvent été fait, y compris dans le langage populaire qui dit que les morts « dorment de leur dernier sommeil ». Le coma représente sans doute un état beaucoup plus proche de la mort, mais, hélas, pas toujours réversible. Nous, humains, n’avons pas accès à un autre stade transitoire et réversible de vie suspendue, et beaucoup plus profond que le sommeil, l’hibernation. Dans ce cas, les animaux qui hibernent suivent le cycle de la flore et « renaissent » au printemps.

Enfin certains invertébrés, comme les tardigrades par exemple, de petits animaux qui vivent dans les mousses, peuvent atteindre des stades extrêmes de vie suspendue (Tirard, 2003). Si le milieu devient défavorable, ils peuvent en effet se déshydrater pour subsister sans aucun métabolisme, un état appelé « cryptobiose », et ce, pendant des durées qui peuvent parfois aller jusqu’à des dizaines d’années. La réhydratation peut les ramener à une vie normale (reviviscence) après un stade qui ressemble beaucoup à la mort, ou, en tous les cas, à l’absence de vie.

A un niveau encore plus global, les individus ne sont pas les seuls à mourir pour laisser la place à d’autres individus. Les colonies, comme celles des abeilles, peuvent mourir. Au cours de l’histoire, des sociétés humaines ont pu fleurir, puis disparaître. Enfin, on le sait, les espèces vivantes naissent et meurent, en donnant souvent naissance à d’autres espèces-filles, comme le postule la théorie de l’évolution. Dans tous ces cas, comme pour les individus, la mort de ces ensembles ou de ces collectivités laisse la place à d’autres ensembles. Julien Delord avait judicieusement intitulé son article sur la mort des espèces « L’extinction des espèces entre mort et résurrection » (Delord, 2003). La mort s’intègre donc ici dans un phénomène de cyclicité bien éloigné de la disparition absolue et définitive.

La mort cosmique

La mort, ou au moins une forme de disparition-transformation, peut aussi concerner les objets stellaires. Pour évoquer brièvement cette mort cosmique, rappelons les conclusions de Jean-Pierre Luminet, qui avait traité de cette question dans le dossier de la revue Études sur la mort. (Luminet, 2003) : « au terme de leur évolution nucléaire, le cœur des étoiles s’effondre… Leur enveloppe gazeuse… ensemence en noyaux atomiques lourds l’espace inter-stellaire, enrichissant de proche en proche la chimie du milieu galactique » (p 20). C’est ainsi que nos corps, à nous, êtres humains, sont constitués de poussières d’étoiles et que, d’une certaine manière, la mort des étoiles est une des causes de notre vie.

Un retour à Aristote ?

Pour le père fondateur de la philosophie et de la biologie, Aristote, le cosmos était à l’image du monde vivant et, dans ses mécanismes, le microcosme, les entités particulières, ne faisaient que reproduire le macrocosme, les entités plus globales. Ces thèses   « biocosmologiques » ont été reprises et développées par un courant néo-aristotélicien moderne autour du philosophe russe Konstantin Khroutski (Khroutski, 2010). Les conceptions de la mort rapportées ici nous rapprochent sans doute aussi de cette vision aristotélicienne. Notre mort, ou la mort des individus, reprend, dans ses mécanismes, des phénomènes macroscopiques comme la mort des étoiles ou celle des espèces. A l’échelon microscopique, les phénomènes cellulaires qui entourent l’apoptose s’en rapprochent aussi.

L’alternance de stades actifs et de temps passifs, les cycles de « vie » et de « mort », qui n’excluent pas pour autant des évolutions plus linéaires, semblent, au-delà de l’humanité, une constante du cosmos tout entier.

Mort et vécu existentiel humain


Le survol, que nous venons de faire, sur la relativité de la mort et l’extension possible du concept à des dimensions biologiques ou cosmiques, qui ne sont plus celles du vécu existentiel humain, ne doit pas, pour autant, nous faire oublier ce dernier. Plus exactement, l’imminence pressentie dans le futur d’un évènement, la mort, perçue, psycho-logiquement par l’individu, comme une fermeture définitive, a amené les humains à viser à son dépassement.  Ils l’ont fait, à leur manière humaine, par des productions intellectuelles culturelles, religieuses et artistiques notamment, pour laisser après eux persister « un peu de leur âme ». Quand je parle de cette spécificité humaine, je fais certes allusion à notre espèce, l’Homo sapiens, mais aussi à d’autres espèces cousines du passé, comme l’Homo neanderthalensis. Tous ces humains, nos ancêtres ou nos cousins, ont donc utilisé leurs aptitudes intellectuelles proprement humaines, pour se projeter dans le futur et y laisser des oeuvres non périssables, afin de subvertir leur inéluctable disparition biologique individuelle. En ce sens, ils ont, à leur manière, esquissé cette relativité de la mort, que nous avons voulu présenter dans cet article.

Notes et références


-1- Pour davantage de précisions, on consultera avec profit le dossier « Mort biologique, mort cosmique », publié en 2003 par la revue études sur la mort, n° 124.
Ameisen, J. (1999). La Sculpture du vivant. Le Suicide cellulaire ou la Mort créatrice. Seuil, Paris.
Cherlonneix, L. (2008). L’équivocité vive - Une nouvelle représentation du Vivant. L’Harmattan, Paris.
Delord, J. (2003). « L’extinction des espèces entre mort et résurrection ». Etudes sur la mort, n°124, 21-34.
Khroutski, K. (2010). « All-embracing (triune) medicine of the individual health : a biocosmological perspective ». J. Future Studies 14(4), 65-84.
Kume, K. (2006). « A Drosophila dopamine transporter mutant, fumin (fmn), is defective in arousal regulation ». Sleep and Biological Rhythms 4 (263-273).
Lazar, P. (2008). Court traité de l’âme. Fayard, Paris.
Luminet, J. (2003). « La mort des étoiles ». Etudes sur la mort, n°124, 9-20.
Tirard, S. (2003). « Cryptobiose et reviviscence chez les animaux, le vivant et la structure ». Etudes sur la mort, n°124, 81-89. Voir
aussi : Stéphane Tirard (2010), Histoire de la vie latente, Vuibert, Paris.