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La psychanalyse : une remise en jeu
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°154 - Page 16-18 Auteur(s) : Jean-Pierre Pireaux
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La psychanalyse : une remise en jeu

On sait la richesse et la densité des écrits de René Roussillon. Leur abord n’est pas toujours aisé. C’est un véritable travail auquel il faut s’atteler pour en assimiler la complexité. Enten­dre l’auteur exposer ses concepts est toujours un plaisir tant est grand son talent d’orateur, de pédagogue. Jean-Paul Matot a entrepris, avec un groupe de cliniciens, de travailler ces textes, de les étudier en groupe et de les mettre à l’épreuve de la clinique. Double intention donc : les rendre accessibles et transmettre l’intérêt de ces théories, et enrichir les équipes pour accroître la qualité de leur travail clinique.

Deux années de réflexions et d’élaborations scandées par les visites de René Roussillon à Bruxelles donnant une conférence un soir puis assistant le lendemain aux présentations de situations cliniques. Le groupe poursuivait ensuite les lectures pour se préparer à la rencontre suivante. C’est l’entièreté du parcours qui nous est donnée à suivre dans le livre. Invitation à « la promenade » (p. 17) certes mais aussi à la danse, un véritable tango : les pleins de la clinique dans les creux de la théorie. Non pas le tango hyper formaté des salons guindés mais celui, authentique, du Rio de la Plata qui laisse toute sa place à l’improvisation, la créativité et la souplesse. Ainsi l’exposé des concepts offre la portance d’un tissu accueillant et soutenant le travail que les cliniciens y déposent pour l’offrir aux débats qui nourrissent et relancent leurs élaborations.

Après une introduction au cours de laquelle Jean-Paul Matot nous offre, dans une remarquable synthèse, l’essentiel des développements de la pensée de René Roussillon, on assiste à un entretien entre les auteurs
déroulant le fil de l’évolution de cette pensée de 1972 à nos jours. 40 années de confrontations, avec la pratique clinique (« Sans le contact avec les terrains cliniques, je ne vois pas bien ce que je ferais à l’Université » p.27 ), en particulier celle des limites, celle du champ institutionnel (proposant « l’idée d’un appareil psychique institutionnel »), avec les détracteurs de la psychanalyse (« partant du principe qu’il y a quelque chose de pertinent et d’intéressant dans leurs points de vue »), avec les extrêmes (toxicomanies, grandes déviances sexuelles, sida…) qui nécessitent d’innover, d’aménager de nouveaux dispositifs et cadres de travail et de « réfléchir aux conditions d’un accueil (p. 33) » pourtant psychanalytique de patients confrontés/confrontant à des situations extrêmes.

Suivent alors les exposés de René Roussillon, au cours desquels il décrit dans un style clair et imagé les différents concepts qu’il a développés. Son discours est richement émaillé de vignettes cliniques, de citations littéraires très parlantes comme celles puisées dans les contes d’Andersen, dans Alice aux pays des merveilles ou dans la mythologie, avec Narcisse et Echo par exemple. Même certaines redites sont tout à fait bienvenues en ce qu’elles permettent de conforter la bonne compréhension de notions souvent complexes en remettant l’ouvrage sur le métier.

Trois conférences : La réflexivité, Les souffrances narcissiques identitaires, Cadres et dispositifs. Chacune suivie d’un débat. Ces causeries entourent et encadrent les présentations cliniques qui illustrent et mettent à l’épreuve les notions théoriques.

La première conférence montre comment la réflexivité est mise en impasse sans objet, comment celui-ci est réintroduit par la prise en compte du transfert paradoxal et comment s’intériorise la fonction réflexive par l’entremise des « objeux » (objets pour jouer) grâce auxquels le sujet pourra accéder au monde de la représentation. La présentation clinique qui suit est celle d’une psychothérapie individuelle effectuée avec un petit garçon fort turbulent qui, d’une certaine manière, ne veut rien entendre, tant il craint de ne pas être investi. Nous assistons à sa transformation au cours des séances qui révèlent notamment un processus de retournement. Le récit des entretiens familiaux, tenus en parallèle par des thérapeutes différents, montre que la conjonction des approches facilite la mise en jeu des fonctionnements tant individuel que familial.

Dans la deuxième conférence dédiée aux souffrances narcissiques-identitaires découlant des troubles de la réflexivité, Roussillon nous parle du patient qui « ne se sent pas ou se sent mal, ne se voit pas ou se voit mal, ne s’entend pas ou s’entend mal » (p. 123) ce qui cache « une conjoncture traumatique », à l’origine de l’échec de la symbolisation, débouchant sur une compulsion à la répétition de cette expérience de désintégration dont le sujet ne pourra sortir qu’à la faveur de la rencontre avec « un objet qui puisse la partager, la reconnaître, la refléter, et qui par là ouvre la possibilité de l’intégrer. » (p. 132).

Le traitement psychanalytique individuel d’un patient adulte illustre parfaitement cet exposé. Invités dans l’intimité des séances, nous pouvons suivre de près le travail de l’analyste avec un homme qu’il n’était pas aisé d’investir au départ, tant son emprise était redoutable. L’apprivoisement progressif qui pourtant réveille la souffrance, permet l’analyse du transfert paradoxal.

La troisième conférence est consacrée aux cadres et dispositifs. Roussillon insiste sur la nécessité de certains aménagements : « Quand on accepte de s’occuper d’un sujet, il faut le prendre comme il est et là où il en est. » (p. 184). Il s’agit de « pouvoir effectuer des ajustements » pour mettre à la disposition du sujet ce dont son « moi a besoin pour faire son travail d’appropriation et de symbolisation de l’expérience vécue.
Un premier besoin, c’est de disposer d’un autre pour symboliser ce que le sujet a vécu, de l’écoute de l’autre, de sa fonction de miroir et de partager des affects. » (p. 185).

L’équipe d’un hôpital de jour pédo-psychiatrique présente ensuite son travail avec un jeune enfant dont les troubles du développement et du comportement handicapent fortement ses relations. Le fonctionnement du dispositif institutionnel bénéficie d’une riche variété d’approches multidisciplinaires. La pédopsychiatre, l’éducatrice, l’infirmière, la psychomotricienne, la thérapeute familiale, la thérapeute du développement, l’institutrice et la psychologue nous font tour à tour le récit de leurs multiples interventions. De nombreux aménagements de cadre ont été indispensables pour contenir un petit garçon qui passe par des moments d’agitation explosive. Au départ, il semble impossible de jouer avec cet enfant ni d’instaurer un espace de jeu entre les parents et leur fils. Grâce à la narration très vivante des séances, on comprend qu’un dispositif « sur mesure » a été patiemment mis en place, respectueux du rythme de l’évolution de l’enfant, pour accompagner ses progrès.

Cet ouvrage qui foisonne d’idées, procure également le plaisir des liens à établir entre les diverses approches de nombreux auteurs. Il faut souligner que, chaque fois qu’un auteur est cité, la référence bibliographique est notée avec soin, ce qui facilitera considérablement la tâche du lecteur souhaitant approfondir les notions abordées. La liste des 250 publications de René Roussillon est également disponible en fin du volume. La place occupée par les comptes-rendus cliniques représente 70% du volume, ils soutiennent sans cesse l’intérêt du lecteur et les nombreux commentaires des auteurs et de leurs invités réalimentent toujours la réflexion.

Au cours de la table ronde finale, René Roussillon rappelle qu’on « ne peut pas éviter le travail de recherche, nécessaire pour tenir le choc et la distance : élaborer des modèles, chercher à comprendre, lire ce que d’autres ont écrit… Et là aussi on a besoin de groupes, de sociétés. » (p. 248). Jean-Paul Matot dirigeant alors le Service de Santé Mentale de l’Université Libre de Bruxelles témoigne du haut degré d’élaboration auquel des équipes peuvent être conduites quand elles sont de la sorte supportées et stimulées dans leur soif de formation.