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Winnicott, les bébés et les adolescents. Quelques remarques dans l'après-coup
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°152 - Page 25-27 Auteur(s) : Bernard Golse, Alain Braconnier
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Il est sans doute superflu de redire encore – encore et toujours - le plaisir que cela a été pour nous de voir se dérouler ce 4ème colloque Bébés/Ados qui, comme les précédents, n’a pu se tenir que grâce au soutien de la revue Le Carnet Psy et de sa rédactrice en chef, Manuelle Missonnier, ainsi qu’en raison de la grande complicité affective et intellectuelle qui nous lie tous les trois, et ceci depuis longtemps, Manuelle et nous. Ce colloque aura été un petit peu différent des trois précédents puisqu’il s’est vu centré sur l’œuvre d’un auteur, et non pas sur une thématique psychologique ou psychopathologique particulière telle que le langage, la crise ou la dépression. En effet, D.W. Winnicott (1896-1970) a parlé des bébés mais aussi des adolescents, et c’est ce qui nous a poussé à lui consacrer ce colloque dont le succès a été au rendez-vous.
D’où quelques remarques, ici, à propos des bébés et des adolescents.

D.W. Winnicott, l’être et le bébé

Les progrès spectaculaires de la pédiatrie néonatale (réanimation et soins intensifs) qui ont eu lieu depuis quelques décennies, nous ont permis d’aider les bébés à mieux naître physiquement. Il nous reste, en revanche, encore beaucoup d’efforts et de travail à faire pour aider les bébés à mieux naître psychiquement, et l’œuvre de D.W. Winnicott est certainement de celles qui nous montrent la voie. Il importe, ainsi, de souligner quatre pistes de réflexions chères à D.W. Winnicott, et qui apparaissent comme cruciales chez le bébé (mais aussi chez l’adolescent).

L’être et le faire (being and doing)
Dans sa réflexion sur l’être et le faire, D.W. Winnicott situe la source de la créativité dans la transmission d’un élément féminin maternel qui vaudrait comme investissement du processus même qui donne du prix à la vie, et dès lors, le sentiment d’être renvoie fondamentalement aux identifications primaires. Le sentiment d’être (sense of being) est quelque chose d’antérieur à un être-avec parce qu’il n’y a encore rien d’autre que le couple bébé/environnement, d’où une étape de créativité intransitive en quelque sorte, qui pose la question du pré-pulsionnel chez D.W. Winnicott, soit celle de l’existence d’un temps pré-métapsychologique.

Rappelons alors, ici, la phrase célèbre de D.W. Winnicott : « After being, doing and being done too. But first being. » (Après être, faire et accepter qu’on agisse sur vous. Mais d’abord être). Ceci étant, le concept de « sentiment d’être » ne se trouve en fait approfondi que très tardivement chez D.W. Winnicott, soit quatre ans avant sa mort, et probablement en lien avec cette perspective qui se rapprochait, alors, pour lui… (A. Green, 2010).

La question du jeu
Jouer permet au fond de dialectiser création et créativité, puisque dans le jeu, c’est le self lui-même qui est pris comme objet à créer par la créativité du jeu : « L’importance du jeu vient de ce que celui-ci est une forme de quête où le Self se cherche lui-même. Mais si l’on veut se trouver, il faut prendre le risque de se perdre, jusqu’à parvenir à un état où l’idée même de but disparaisse, pour que, de ce point originel mythique, une création subjective puisse advenir. » (A. Green, 1977). Pour D.W. Winnicott, « Ce qui est naturel, c’est de jouer, et le phénomène très sophistiqué du XXème siècle, c’est la psychanalyse », jeu créatif et créateur. 

La question du vrai self
Se cacher est un plaisir (induction d’un processus de recherche), mais ne pas être trouvé (en tant qu’objet) est une catastrophe, et les adolescents comme les bébés, en savent long sur cette problématique…

L’objet transitionnel enfin
Si la transitionnalité correspond à « l’aptitude de l’enfant à créer, à réfléchir, à imaginer, à faire naître, à produire un objet, en un mot à symboliser », alors « l’investissement prime l’objet investi, mais c’est aussi grâce à un certain type d’objets que de nouveaux investissements permettent au Self de s’actualiser », suivant en cela les travaux de M. Milner et de Ch. Bollas.

A partir de là, qu’en est-il de la créativité, fil rouge annoncé de ce colloque ? Dans un article de 1977, A. Green cite D.W. Winnicott : « Comprenons qu’avant d’être le don de certains, la créativité est un fait sans lequel il n’y a pas de vie psychique, mais seulement une survie, pas d’existence, mais une habitude qui s’entretient de ses automatismes, indifférente à la vie comme à la mort ». Ceci étant, il nous semble que la création renvoie à l’objet en tant que résultat du processus de la créativité, objet et processus se trouvant pris mutuellement, se trouvant intriqués au sein d’une dialectique étroite et très profonde. Pour que l’enfant crée l’objet, encore faut-il qu’il le trouve, paradoxe apparent qui renvoie au fait que la création concerne, en réalité, un déjà-là qui s’offre de manière adéquate, ce qui ouvre la voie, on le sent bien, aux apports de Ch. Bollas sur « l’objet transformationnel », et sur ceux de M. Milner sur la question de la « séparabilité » de l’objet ». Autrement dit, il s’agit d’un déjà-là qui ne peut être là que s’il est créé, et qui ne peut être créé que s’il est déjà là, ce qui noue inexorablement la question de la création et celle de la créativité. On comprend dès lors qu’il existe un lien dialectique entre la pensée paradoxale de D.W. Winnicott - faite de paradoxes qui demandent non pas à être résolus et donc appauvris, mais au contraire laissés en tension - et la dynamique de la créativité qui s’origine et s’enracine elle-même dans la fécondité des paradoxes propres à la vie, tout simplement.

D.W. Winnicott et l’adolescence

Les principaux concepts destinés aux jeunes enfants, comme « la mère suffisamment bonne », « l’espace transitionnel » ou celui de « vrai et faux self »  peuvent tout autant concerner la clinique de l’adolescence. Plus encore, l’intérêt spécifique de Winnicott  pour cette période de l’existence  n’a échappé à personne. Refusant toute tour d’ivoire, ce pédiatre-psychanalyste a su rendre compte des multiples facettes que la vie des adolescents comporte hier et aujourd’hui. Enfants de leurs parents mais aussi enfants de leur époque, les adolescents d’aujourd’hui confirment l’existence d’un processus intra-
psychique dans le développement humain structurellement éternel, mais aussi conjoncturellement organisé et exprimé.

Winnicott est le premier psychanalyste a avoir écrit : « Vous avez semé un bébé et récolté une bombe : en fait, c’est toujours vrai, même si cela n’apparaît pas toujours ». Pour ajouter, le 18 juillet 1968, après les évènements qui ont changé le monde occidental : « Laissons les jeunes changer la société et enseigner aux adultes comment voir le monde d’un œil nouveau ». Le discours de D. W. Winnicott est aussi tout emprunt d’humour, d’humanisme et d’optimisme. L’adolescence est un processus naturel, un signe de bonne santé, auquel il s’agit de « faire face », auquel il faut laisser du temps, plutôt que de tenter d’y remédier. Chaque thérapeute pourrait faire sienne ces deux références winnicottiennes : « Le remède à l’adolescence est le temps », mais aussi, « Le problème c’est : comment être adolescent au moment de l’adolescence. C’est extrêmement difficile pour quiconque ». A cet âge, comment aborder pour le thérapeute avec suffisamment de créativité, ce processus psychique complexe, conflictuel, incertain, à la recherche de repère et de certitude absolue. Le risque pour le psychanalyste pourrait être de tomber dans une description plaquée sur la théorie et la pratique auprès d’adultes demandant justement en priorité la levée du refoulement et l’accès à l’inconscient ? Ici, le Moi menacé toujours par la régression, face à la poussée pulsionnelle pubertaire est peut-être plus en quête de refoulement que de levée de celui-ci ? « L’adolescence, c’est quelque chose de violent, assez analogue à l’inconscient refoulé de l’individu, souvent pas très beau, quand on le découvre à l’air libre ».

La plus belle image de Winnicott concernant l’adolescence, est représentée par la métaphore du « pot au noir », cet espace de navigation situé entre les deux hémisphères, dite zone de convergence intertropicale, dans laquelle « on ne sait pas de quel côté le vent va tourner, et s’il va y avoir du vent ». Rappelons la définition technique qu’en donne Winnicott : « C’est une zone maritime de 100 à 1000 km de large qui fluctue entre les deux tropiques, passage obligé pour tous les navires voulant aller d’un hémisphère terrestre à l’autre. Cette zone est caractérisée par une météorologie particulière : l’air y est très instable et les changements de temps sont fréquents et contrastés. Le calme plat et les grains de vent violent accompagnés de précipitations importantes s’y succèdent. La dynamique du processus d’adolescence est frappée d’instabilité, c’est « le pot au noir », passage obligé où l’évolution physiologique irrémédiable se conjugue avec des fluctuations psycho-affectives chaotiques et imprévisibles.

Comme le souligne Christian Colbeaux :  « l’expression « pot au noir » est également employée au 19ème siècle au cours du jeu de  Colin Maillard, lorsque celui qui a les yeux bandés risque de se cogner, de se faire mal. Par extension, il désigne une situation pas claire, un peu scabreuse…Comme dans le jeu de Colin Maillard, le thérapeute doit rester un « spectateur vigilant », alors même que l’adolescent avance seul, à tâtons ». Winnicott, comme Anna Freud mais aussi comme en France, Pierre Mâle, Evelyne Kestemberg ou Jacques Lacan, a largement participé à l’idée que l’adolescence est avant tout un travail d’identification, au sens d’un travail psychique : « L’adolescent est essentiellement un isolé (…) les jeunes adolescents sont des isolés rassemblés », et l’on pourrait ajouter pour le meilleur et parfois pour le pire, avec toutes les figures intermédiaires soulignant le risque réductionniste à tout diagnostic définitif. Ici, Winnicott à partir de sa longue expérience auprès de jeunes déviants, et peut-être par rapport à sa propre adolescence douloureuse auprès d’une mère dépressive, saura trouver comme d’habitude une compréhension juste et humaine de la tendance antisociale. Celle-ci ne se distingue guère de la révolte ordinaire de tout adolescent que de ce qu’elle s’origine : « toujours d’une dépréciation (…). Derrière une tendance antisociale, il y a toujours un noyau sain, et ensuite une interruption, après laquelle les choses n’ont plus été les mêmes. L’enfant antisocial cherche d’une façon ou d’une autre à faire reconnaître la dette que le monde a envers lui, ou à essayer de faire que le monde lui réédifie le cadre qui a été brisé ».

Là encore, Winnicott présente un point de vue que beaucoup d’entre nous partageons techniquement concernant l’accompagnement parental que nous avons aussi à soutenir  dans nos approches cliniques : « L’effort de l’adolescent, tel qu’il se perçoit à travers le monde entier d’aujourd’hui doit être rencontré : il a besoin qu’une réalité lui soit donnée par un acte de confrontation. Pour que les adolescents puissent vivre et témoigner de vitalité, les adultes sont indispensables ».


Références bibliographiques

Ch. Bollas, Les forces de la destinée – La psychanalyse et l’idiome humain, Calmann-Lévy, Paris, 1996
C. Colbeaux, L’adolescence de Winnicott, Colblog, le blog de C. Colbeaux.
A. Green, « La royauté appartient à l’enfant », L’Arc, 1977, 69 (numéro spécial sur D.W. Winnicott), 4-12
- « Pulsion de mort, narcissisme négatif, fonction désobjectalisante », 49-59 In La pulsion de mort (ouvrage collectif), Puf, Paris, 1986 - « Sources and vicissitudes of the sense of being in D.W. Winnicott’s work », The Psychoanalytic Quaterly, 2010, LXXIX, 1, 11-35
M. Milner, - L’inconscient et la peinture, Puf, Coll.
« Le fil rouge », Paris, 1976 (lère éd.) - « Le rôle de l’illusion dans la formation du symbole » - « Les concepts psychanalytiques sur les deux fonctions du symbole », Journal de la psychanalyse de l’enfant, 1990, 8 (« Rêves, jeux, dessins »), 244-278.
D.W. Winnicott - De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, 1989 - Jeu et Réalité, L’espace potentiel, Gallimard, Paris, 1975 - Déprivation et délinquance Payot, Paris, 1994.