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Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°151 - Page 51-53 Auteur(s) : Claude Smadja
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Winnicott est l’un des psychanalystes les plus créatifs après Freud. Son œuvre, à la fois clinique et théorique, est capitale pour la compréhension de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les cas difficiles. Il s’agit du vaste domaine des fonctionnements psychotiques, des états limites et des organisations psychosomatiques. Freud avait ouvert la voie en soulignant le rôle des traumatismes narcissiques, celui de la destructivité et le poids du facteur quantitatif dans le fonctionnement mental de ces patients. La pensée de Winnicott est une pensée clinique au sens où l’a définie André Green. Ses observations et ses constructions théoriques au sujet des patients au fonctionnement mental limite reposent sur les données issues de la régression au cours des traitements analytiques. Si son œuvre est précieuse pour les psychanalystes psychosomaticiens, c’est en raison de l’importance qu’elle accorde à la phase primitive du développement affectif chez le sujet humain tant sur le plan de la clinique analytique que sur celui de ses implications théoriques.

Les interventions de Philippe Jaeger et de François Duparc illustrent parfaitement bien les entrecroisements cliniques comme théoriques entre la pensée de Winnicott et celle des psychosomaticiens de l’École de Paris. Mais elles montrent surtout les  difficultés techniques auxquelles sont confrontés les psychanalystes, dans leur  traitement, avec des patients qui présentent à la fois des somatisations plus ou moins graves et un fonctionnement mental plus ou moins apte à assurer sa fonction d’intégration de la vie pulsionnelle.

Le patient de Philippe Jaeger souffre d’un eczéma. Son fonctionnement mental est dominé par un régime d’excitation. Mais c’est sa manière de traiter les objets qui est remarquable. Il laisse son analyste en dehors de lui. L’objet est refusé dans un échange avec le sujet. L’analyste de ce fait est traité comme un témoin externe des plaintes et récriminations de son patient. En contrepoint, le patient s’est organisé psychiquement sur un mode qui surinvestit l’autonomie. C’est pourquoi il donne à son analyste le sentiment qu’il s’auto-analyse, seul, sans l’aide de son analyste. Cet aménagement de la relation à l’objet génère inévitablement des réactions contre-transférentielles chez l’analyste. L’agacement, l’ennui et le désinvestissement en sont les figures les plus habituelles.

La séquence présentée par Philippe Jaeger commence par une intervention vigoureuse de l’analyste qui met en scène sur un mode psychodramatique une interdiction surmoïque à se gratter en séance. Il n’y a pas de doute à ce que le patient, par son inconscient, ait reçu cette parole interdictrice de son analyste comme un message d’interdiction à se masturber. Les séances qui suivent montrent chez le patient l’existence d’un processus psychique réel mais dont la qualité est incertaine. Le processus psychique est attesté par les rêves, les références à son enfance et surtout la vectorisation transférentielle des mouvements pulsionnels du patient sur l’analyste et sa nature homosexuelle. La qualité incertaine du processus psychique est attestée par une certaine crudité des représentations, un manque d’organisation des matériaux psychiques et une tendance à la reprise secondaire de ces matériaux en raison d’un besoin de maîtrise et de contrôle. Sur le plan technique, il me semble que l’analyste, confronté à de telles difficultés d’organisation psychique chez son patient, doit s’imposer comme un objet de rassemblement des mouvements pulsionnels épars de son patient ; peut-être Winnicott parlerait ici du rassemblement des différentes parties non intégrées de son self. Un autre aspect, celui-là contre-transférentiel, de la conduite des traitements analytiques avec ces patients peut être soulevé au sujet de Marc. Il s’agit de l’évaluation, par l’analyste, de la qualité du processus psychique chez son patient. Le risque, ici, est de se laisser séduire par une activité d’élaboration intellectuelle de son patient et de confondre ainsi un surinvestissement des processus secondaires à visée défensive avec un authentique processus associatif. Dans la terminologie de Winnicott, nous pourrions dire que l’analyste doit en permanence  rester attentif à reconnaître derrière le masque du vrai self les figures du faux-self.

La patiente de François Duparc souffre de nombreuses maladies somatiques. On constate immédiatement qu’elle fait un usage fréquent et habituel, dans son économie psychosomatique, de la solution somatique, face à des situations conflictuelles présumées et non nécessairement reconnues. Son fonctionnement mental semble reposer sur un vaste système narcissique phallique édifié en réaction à des blessures narcissiques étendues et précoces dont témoigne en particulier la dépression de la mère au cours de la petite enfance de la patiente. Cette organisation narcissique phallique impose à son hôte une contrainte à l’hyperactivité d’autant plus épuisante que les retours régressifs sont barrés du fait d’une inaptitude foncière à la régression vers la passivité érotique. Dans ses premières analyses, la patiente semble avoir revécu répétitivement l’abandon psychique maternel. L’interruption de sa dernière analyse a été vécue par la patiente sur un mode traumatique et nous pouvons dire avec Winnicott que la défaillance de son analyste, à ce moment-là, a été ressentie par la patiente comme une blessure narcissique réveillant les traces anciennes des blessures narcissiques du début de sa vie. L’apparition de somatisations au décours de cette séparation en est la conséquence économique la plus importante.

Il y a dans le processus analytique qui se déroule entre François Duparc et sa patiente, un moment de difficulté qui impose à l’analyste une solution en termes de changement de cadre. De quoi s’agit-il ? François Duparc écrit : « Au bout d’un temps en face à face, comme elle avait une tendance à beaucoup rationnaliser et à tout contrôler sur un mode très intellectuel, je lui proposais une relaxation psychanalytique sur le divan, en lui expliquant que je ne la laisserai pas tomber comme elle l’avait vécu dans sa précédente analyse mais qu’elle pourrait s’accrocher à mon regard ». L’analyste se trouve en présence d’une difficulté dans la poursuite du processus analytique avec sa patiente, dans les conditions habituelles du face à face et de l’échange verbal. Cette difficulté concerne un mode de rationalisation et d’intellectualisation, chez sa patiente, qui conduit à figer le processus associatif et à fermer l’accès à son inconscient. Face à cette difficulté, la proposition, faite par l’analyste, de poursuivre l’analyse dans un nouveau cadre constitue, il faut bien le dire, un évènement contre-transférentiel. Il s’agit pour l’analyste, comme je l’imagine, de favoriser la reprise du processus associatif chez sa patiente en contournant la difficulté du face à face et de l’expression par le canal de la parole. On remarque alors que dans ce nouveau setting, la patiente commence par traverser une phase de désorganisation psychique avec des sensations d’épuisement et une activité onirique faite de cauchemars et de rêves répétitifs. Cette phase est sans doute associée aux difficultés à supporter la régression. La présence sensoriomotrice de l’analyste et son activité psychique renforcée dans la relation à sa patiente permet à celle-ci de renouer avec une activité onirique plus riche en représentations et avec ses affects.

Y avait-il un autre choix pour répondre aux difficultés dans la poursuite du processus analytique ? Le surinvestissement des processus secondaires de la pensée qui donne au discours de la patiente une qualité neutre a une fonction : celle de neutraliser les motions pulsionnelles inconscientes. Ces mécanismes sont porteurs d’une destructivité importante. Il est, dans la pratique, difficile, sinon inutile de les affronter directement. Face à ce mode particulier d’être avec l’autre, l’analyste se montre expressif, se laisse aller à ses associations, réagit ; en somme il se montre vivant et investit le fonctionnement mental de son patient à partir de ce qui lui est offert. C’est ce que les premiers psychosomaticiens ont imaginé par la formule « prêter son préconscient ». Petit à petit, et c’est le pari que nous faisons, un courant identificatoire du patient au fonctionnement mental de son analyste crée un îlot érotique au sein d’une mer de destructivité et nous comptons sur l’élargissement de cet îlot pour neutraliser petit à petit l’autodestruction active au sein de la vie psychique du patient.

Winnicott a beaucoup théorisé sur la technique psychanalytique dans les traitements de personnalité en faux self. Il est intéressant de considérer les innovations techniques, dans le cours d’un traitement analytique, comme des créations de l’analyste, mais en même temps Winnicott souligne que « le faux self, dissimulant le vrai self, ainsi que la théorie de son étiologie, peuvent avoir des conséquences importantes sur le travail psychanalytique. Pour autant que je le sache, cela n’implique pas de changement important dans la théorie fondamentale ».