La Revue

Winnicott et la psychanalyse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°151 - Page 37-39 Auteur(s) : Daniel Widlöcher
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Permettez-moi de rappeler que nous fûmes quelques-uns à venir à la psychanalyse au début des années cinquante, à partir d’un intérêt clinique porté au développement et à la pathologie du jeune enfant. Pour moi cette expérience a trouvé son origine dans le service de pédopsychiatrie de l’hôpital Ambroise Paré que dirigeait Madame Jenny Roudinesco, en particulier à la crèche de la Fondation Parent de Rosan où je fus confronté à la carence des soins maternels et à la prise en charge de la réparation précoce de cette carence.

De là est venu aussitôt mon intérêt pour les travaux de Spitz et de Bowlby, un intérêt pour l’observation directe du jeune enfant et, disons-le, une certaine méfiance à l’égard des travaux portant sur la reconstruction du développement précoce à partir de constructions métapsychologiques. C’est dans ces conditions que, après avoir beaucoup travaillé à partir des contributions de Anna Freud et de Melanie Klein, je découvris l’œuvre de Donald Winnicott, sa connaissance de la relation mère-enfant précoce, son intérêt pour l’observation directe et les articles clés que furent la Capacité d’être seul et ceux sur L’objet transitionnel. Avec le cadre théorique plus général de sa pensée nous nous trouvions intéressés par l’accent mis sur l’échange interpersonnel et inter psychique, une vue moins « objectale » de l’objet interne, une référence moins biologique à la théorie de la pulsion. Je retrouvai là les orientations de Bowlby, un usage modéré et très clinique de certaines vues de Melanie Klein et surtout un souffle clinique qui confortait le mouvement d’éloignement qui se développait chez moi à propos de la pensée de Lacan.

Entre 1963 et 1966, je me trouvai appelé à côtoyer la personne de Winnicott, en même temps qu’avec mon groupe d’amis nous fondions l’Association Psychanalytique de France et rejoignions l’Association internationale. Winnicott nous accueillit avec une certaine méfiance. On le disait hostile à nous. En réalité il se méfiait de nous pour notre passé lacanien. Plus tard je pus m’assurer que lors de la précédente scission, en 1953, il avait été très négatif vis-à-vis du nouveau groupe qui devait constituer la Société Française de Psychanalyse en raison des pratiques de Lacan. Ses réticences se retrouvaient donc lors de notre démarche et de cette seconde scission et il fallut du temps, des contacts personnels (je pense ici au rôle joué par W. Granoff) pour que nous lui inspirions confiance. Ceci devait se concrétiser lorsque W. Granoff l’invita à venir nous rencontrer à Paris. La visite eut lieu le 16 juin 1966 au centre médico-psychologique de Nanterre que Granoff avait récemment créé.

C’est ainsi que je fus invité par ce dernier, avec quelques-uns de mes amis praticiens de la psychanalyse de l’enfant, à rencontrer Winncott. J’ai raconté ailleurs mon aventure. On demanda, bien sûr, à notre hôte s’il consentirait à pratiquer un squiggle game avec un petit consultant du centre. Il accepta volontiers mais se montra inquiet de se trouver seul avec l’enfant, ignorant tout de la langue française. Je fus désigné sur le champ comme l’interprète patenté, mais en charge simplement d’un secours potentiel si celui-ci se révélait nécessaire. Winnicott et moi nous nous rendîmes dans un petit bureau où un garçonnet d’une dizaine d’années nous attendait, un peu intrigué par la mise en scène. Je ne m’occupai guère de la manière dont nos deux compères prenaient possession de la feuille de papier et des crayons qui avaient été mis à leur disposition. Le petit garçon regardait le vieux monsieur avec un air étonné mais sans timidité, et le vieux monsieur prenait un air enjoué, ronronnant doucement. Le jeu commença, assez lentement mais comme en cadence. Je ne sais pas lequel prenait un air plus assuré à mesure que le dessin se construisait, un bonhomme ventru et sans jambes. Après une vingtaine de minutes chacun parut satisfait du résultat et on se quitta tout naturellement comme on s’était rencontré.

Je repartais avec Winnicott rejoindre les collègues restés à nous attendre dans un bureau voisin. Chacun y alla de son commentaire mais mon sentiment était que le jeu fini, le dessin qui en restait était plus un amusant vestige qu’un monument psychopathologique.

J’aimerais en écho emprunter quelques lignes au texte en français que Masud Khan écrivit comme préface à La consultation thérapeutique et l’enfant, ouvrage qui venait d’être édité, avant-propos merveilleusement intitulé Une certaine intimité. « Ce livre nous donne des exemples très vivants et plein de gaieté de rencontres cliniques entre Winnicott et ses jeunes patients. Mais, nulle part, il n’est fait mention de l’extraordinaire tranquillité émanant de cette présence somatique à la fois équilibrée et chatoyante qui était la sienne lorsqu’il était assis et maintenait le patient régressé dans la situation clinique. Seuls, ceux d’entre nous qui ont eu le privilège d’être de ses patients et qui furent l’objet de ses soins peuvent témoigner de sa qualité d’attention qui était unique, psychique en même temps que somatique. Je suis de ceux-là et, ce dont je parle, je l’ai vécu. »

L’original de ce dessin de Squiggle est aujourd’hui conservé au Centre même où il a été réalisé, le Centre Wladimir Granoff à Nanterre (92). Je dois à Martine Bacherich Granoff le bonheur d’en conserver une copie (voir dessin page 37). J’eus par la suite quelques rares occasions de rencontrer Winnicott à Londres. Je voudrais encore citer les premières lignes de la préface de Masud Khan à laquelle je faisais référence plus haut. « Quand je considère ces vingt années de travail avec Winnicott, ce qui ressort le plus vivement, c’est l’impression de détente physique et la concentration d’esprit étincelante qui émanaient de sa personne. Winnicott écoutait de tout son corps et son regard se portait sur vous, sans chercher à vous pénétrer, avec un mélange d’incrédulité et d’acquiescement total. Une sorte de spontanéité infantile et clownesque marquait ses gestes et pourtant il pouvait être si tranquille, si concentré et tranquille ! »

Quelques mois plus tard je reçus de Masud Khan, alors directeur de publication à l’International Journal of Psychoanalysis, une lettre dans laquelle il me faisait part du souhait de Winnicott, qui avait gardé un souvenir particulier de cette rencontre à Nanterre, de me confier dans le journal la présentation de The Maturationnal process and the facilitating environment, qui venait de paraître récemment, à Hogarth Press. Je fus on s’en doute, très ému de cette marque de confiance et me mis au travail. L’article parut en 1970 (page 526 et suivantes du volume 51). Je fis une présentation appliquée de l’ensemble des travaux qui se trouvaient réunis dans ce volume et dont j’avais pu prendre déjà connaissance entre 1957 et 1963. J’ajoutai un témoignage sur la personne de l’auteur. « On perçoit le style particulier de Winnicott dans tous ses articles : son aisance à s’adresser à différentes catégories d’auditeurs, parler de manière très personnelle comme analyste à des collègues expérimentés tout aussi bien qu’à des psychiatres et des travailleurs sociaux ; sa profonde sensibilité aux processus analytiques.
Nous observons même plus clairement son attention portée aux faits, sa capacité à tenir quelques nouvelles clés sans essayer immédiatement de les ériger en système, sa réticence à saisir le développement de l’appareil psychique sur un mode dialectique et son goût pour l’empirisme. » Winnicott devait mourir quelques mois plus tard.

Un des moments les plus intéressants de l’histoire de la psychanalyse en France est, sans contredit, celui où s’est exercée l’influence, au début des années soixante-dix, de la personne et l’œuvre de Winnicott. Le fait est d’autant plus singulier que ce milieu était sous le coup d’affrontements doctrinaux et d’éclatements institutionnels très vifs. Winnicott fut très vite reconnu et adopté par tous les groupes, aussi bien ceux qui étaient restés attachés à l’enseignement de Lacan que ceux qui se maintinrent à distance ou s’en détachèrent.

Dans un numéro d’une revue littéraire, l’Arc, publié en 1977 et auquel collaboraient des psychanalystes de toute orientation, l’un d’entre eux, proche de la pensée lacanienne, O. Mannoni, pouvait écrire :      « Aux cercles analytiques proprement dits, ce qu’apportait Winnicott, plus qu’autre chose, c’était la liberté : il fallait s’attendre à ce que cette liberté l’amena à élargir, et même à franchir les limites de ce cercle ».    Il serait fort intéressant de préciser ce que chacun trouvait ainsi de revivifiant pour sa théorie et sa pratique, mais l’élément commun fut sans doute cette impression de liberté, son influence sur les principes de la cure, un attachement à l’empirisme clinique et aux valeurs de créativité. En effaçant, au milieu des dérives théoriques et de la recherche d’un « vrai » Freud, le poids des doutes et des anathèmes, les lecteurs français trouvaient chez Winnicott un modèle développemental concret, simple et puissant, une référence à l’individuel et un attachement à la dimension relationnelle qui avait quelque chose de rafraîchissant.

Ce message de liberté et de créativité, cet anticonformisme érigé en méthode de pensée, on en trouverait l’expression dans l’œuvre de Winnicott traduite avec diligence au cours des années soixante et soixante-dix, mais aussi dans la rencontre avec l’homme, et son style inoubliable pour rendre compte de cette liberté d’expression et de pensée.