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Le rire à l'épreuve de l'inconscient
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°151 - Page 15-16 Auteur(s) : Pierre Delion
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Le rire à l'épreuve de l'inconscient

Un livre sur le rire par des psychanalystes psychologues et psychiatres aujourd’hui ? Je rêve ! Dans ces temps de déréliction de la psychiatrie et de la psychopathologie contemporaines, on pourrait penser que ce n’est pas la saison ! Mais à en lire attentivement le résultat, je peux dire que ça tombe à pic (de la Mirandole !) pour redonner de l’énergie psychique à ceux qui avaient tendance à la laisser filer sur le mode entropique. Cette formation de l’inconscient, peu étudiée depuis Freud, est propice à la réflexion sur les différentes formes de présences de l’homme au monde : la névrose, la psychose et les normopathies habituelles. Et nos auteurs vont s’y atteler de façon à la fois systématique et aussi poétique.

Tout d’abord une première étude de Bourgain, érudite et poétisante, à partir des écrits de Freud sur le Witz et tout ce qu’il en a déduit dans sa métapsychologie. Mais la déconstruction du mot d’esprit selon Freud est conduite à la mode lacanienne. Ce « coquin » de Witz est déconstruit sous l’égide de l’Autre incontournable, et ses attendus ouvrent sur les différentes formes de rapports avec l’angoisse ; que ce soit avec la langue autour du désaveu, en chemin vers l’humour et en souvenir de l’inquiétante étrangeté et toujours en traversant notre langage articulé dans une parole, la chose littéraire « entre promesse et menace ». Et, Pisani, dans une seconde partie passionnante, de revisiter la psychanalyse à l’épreuve du rire : rire et symptômes névrotiques (hystérie et obsession), rire et angoisse, rire et jouissance. Il n’est pas sans conséquence sur l’humeur du moment et sur les pratiques qui en résultent, de poser la fin de l’analyse en termes de possibilisation (Maldiney) du rire, à nouveau, comme indice de la vivance intersubjective.

Puis une troisième partie écrite par Chaperot, aborde aux confins de la psychiatrie, celle sur laquelle nous ne devons pas lâcher, la personne « psychosée », comme y insiste Chaperot, qui elle aussi produit des rires singuliers. Rappelant Démocrite, Kant, Bergson, Henri Ey, un fondateur de notre modernité psychiatrique, l’auteur apporte des histoires cliniques pour dire son approche du rire, décliné selon plusieurs perspectives sensiblement différentes, mais finalement assez complémentaires dans la philosophie de ce manuscrit. Pierre et sa limaille de fer pluriprojective, illustre ce précepte kleinien du schizoparanoïde : l’angoisse fait multiclivage de l’objet.  Mais aussi Patrick et le mystère de la vie ou Jacques et ses boules coenesthésiques qui rappellent que le corps est la source pulsionnelle du rire, et son image, la manière dont ce corps est habité par chacun d’entre eux, Alain et Boris sur le mode autistique, Archibald sur le mode dissocié, et bien d’autres exemples de rencontres où le rire est un embrayeur transférentiel. Au point que Chaperot le propose intuitivement d’abord, puis le décrit et enfin le théorise : l’humour serait une cheville, au sens du petit héros des polders qui utilise son doigt contre la lézarde de la digue, contre le « pan-catastrophisme ».

N’oublions pas que Chaperot a le courage de pratiquer la psychiatrie de secteur avec la boussole de la psychothérapie institutionnelle, c’est-à-dire de prendre le risque avec son équipe, d’accueillir et de soigner de façon toute psychothérapique, et en appui sur les institutions dès lors nécessaires, les personnes psychosées elles aussi. Sa pratique de l’humour bien
tempérée se trempe précisément dans ses
rapports avec les membres de la constellation transférentielle, et l’humour y est un ingrédient essentiel de la sauce interhumaine. D’ailleurs, de grandes choses ont été dites par Deleuze dans sa préface à Sacher Masoch sur les rapports entre sadisme et ironie, masochisme et humour, et Rappard en a généralisé l’idée en articulant les premières avec l’institution et les secondes avec le contrat.

Ce texte à trois voix, ouvre de très nombreuses pistes pour la réflexion des psychopathologues d’aujourd’hui, quelque soit le niveau de leurs interventions dans la clinique et la thérapeutique, et à chaque fois, pour les différents parlêtres que nous rencontrons dans l’exercice de la psychothérapie, non pas par décret, mais selon l’éthique qui nous commande de porter la plus grande attention aux sujets en déshérence, montrant des signes de souffrance psychique demandant notre présence et notre désir de dialoguer ensemble. Si le rire est le propre de l’homme, sa condition humaine le soumet au risque de la folie également. Il n’était pas facile de relancer après Freud une réflexion profonde sur ces sujets difficiles : non seulement le pari est réussi, mais de surcroît, il va bien au-delà des attentes en nous proposant des ouvertures « practiques » inédites et surprenantes. Je vous le dis sans rire, ce livre vaut le détour.