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Avant que la pulsion sexuelle n'occupe la position centrale...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°150 - Page 40-46 Auteur(s) : François Villa
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Ayant été invité à penser la place occupée par la sexualité, le développement et la nature humaine dans l’œuvre de Winnicott, je constate que la série constituée par ces trois termes répètent l’inversion logique et temporelle opérée par l’auteur dans son étude sur La nature humaine. Dans ce livre qu’il remania de 1954 jusqu’à sa mort en 1971 sans pouvoir ni l’achever, ni se décider à le publier, il s’explique sur cette inversion : « il serait possible de commencer par le début et d’aller pas à pas en avant, mais cela reviendrait à commencer avec l’obscur et l’inconnu pour n’atteindre qu’ensuite les connaissances communes. Cette étude du développement commencera donc avec l’enfant de quatre ans et travaillant de façon régrédiente, elle n’atteindra que tout à la fin le début de l’individu » 1.
« La nature humaine qui est, selon Winnicott, presque tout ce que nous avons »2 est ce qui est là dès le début, ce qui précède toute existence individuelle et la rend possible. Elle est ce socle d’origine depuis lequel peut s’accomplir, sous l’effet de l’influence et des contraintes de l’environnement, un développement de la sexualité humaine qui est une véritable création individuelle et une réponse à notre impuissance sexuelle originelle. Soulignons que cette impuissance native se fait d’autant plus significative quand se révèle l’exigence de répondre à un sexuel dont la poussée devient de plus en plus contraignante. La sexualité humaine est l’un des principaux résultats du développement que connaît la nature humaine qui s’y exprime de la manière la plus révélatrice qui soit.

Le chemin rétrograde sur lequel avance Winnicott prend son départ chez Freud qui, selon notre auteur, fit pour nous le plus dur travail en mettant à jour d’une part la réalité de l’inconscient, de sa force, d’autre part le conflit à l’origine de toute affection psychique. Freud démontra que toute organisation psychique est, avec plus ou moins de succès, un traitement psychopathologique de la douleur et de l’angoisse et il désigna la pulsion et la signification de la sexualité infantile comme source étiologique de l’organisation psychique. Je paraphrase ici ce que Winnicott écrit dans un passage de la Nature Humaine 3  qu’il conclut en avançant fermement qu’une théorie qui dénie ou court-circuite ces questions est une théorie qui ne sert à rien.

C’est dans ce livre inachevé, véritable work in progress qui l’occupera pendant une vingtaine d’années, que Winnicott redonne des lettres de noblesse à cette étrange notion : la nature humaine 4. Dans un premier temps, j’ai été déconcerté de la voir revenir sous la plume d’un psychanalyste, mais, dans un temps second, il m’est apparu que le travail de Winnicott autour de ce thème pouvait s’appréhender comme un développement de la notion freudienne de série complémentaire et cela, bien qu’à ma connaissance, il n’y fasse jamais référence. Lorsque Freud précise cette notion, dans Les leçons d’introduction à la psychanalyse 5, c’est à propos du déclenchement des névroses. Il affirme que, pour en comprendre l’étiologie, il faut s’arracher à l’idée d’un facteur unique et refuser de choisir exclusivement entre les facteurs exogènes ou les facteurs endogènes. Il faut au contraire concevoir une série étiologique ou les deux facteurs interviennent de manière complémentaire. Cette série permettrait de concevoir la répartition des différents états psychiques sur un nuancier où à l’une des extrémités, surgiraient les troubles où prédominent le facteur endogène (par exemple : les névroses actuelles) et à l’autre extrémité, ceux où  le facteur exogène joue le rôle principal (la névrose traumatique en est le modèle). Les extrêmes de cette série sont, ce que j’appelle, les deux bords internes du psychique. A l’un de ces bords, à l’extrémité du Ça, le psychique s’ouvre sur le somatique. A l’autre, la psyché individuelle plonge ces racines dans la psychologie de la masse. A l’un et à l’autre de ces extrêmes, le psychique se voit court-circuité. Je propose de penser le trajet de Winnicott comme une tentative de surmonter la fausse alternative entre causes endogènes et causes exogènes. La fonction de l’aire des phénomènes transitionnels ne serait-elle pas d’être ce lieu où un individu parvient à créer les voies d’un destin qui n’est exclusivement déterminé ni par la seule constitution, ni uniquement par l’environnement, mais qui n’est pas non plus l’œuvre d’un psychisme tout-puissant.

Revenons au chemin rétrograde emprunté par Winnicott. Il part de ce point qui est le complexe d’Œdipe tel que Freud l’a construit et dont l’acmé se produit vers cinq ans, à une année près nous retrouvons l’enfant de quatre ans évoqué plus haut. Pour Winnicott, ce complexe est la description d’un accomplissement de la santé, la mauvaise santé n’appartient pas au complexe d’Œdipe mais à sa non mise en place, à ses ratés, à ses défaillances qui en empêchent le développement, le déclin et la disparition. Quand l’enfant est capable d’accéder à ce complexe et de le surmonter, il peut éprouver les sentiments les plus épouvantables sans avoir besoin de lutter contre l’angoisse avec une batterie trop importante de défenses 6. Pour Winnicott, les névroses, dont Freud s’est principalement occupé, révèlent des organisations psychiques où le complexe d’Œdipe a connu un insuccès dans sa construction et est devenu un point de fixation pathologique. Son travail commence à partir de cette base qui constitue pour lui un ensemble de connaissances solides et communes. Ce qui l’intéresse, c’est la nature du précoce, qui n’est ni le primaire, ni l’archaïque, en tant qu’il peut nous apprendre quelles sont les conditions de possibilité requises pour que puisse s’organiser, de la meilleure façon, ce complexe d’Œdipe où la pulsion sexuelle se trouve en position centrale. L’hypothèse winnicottienne, qui nous paraît fondamentalement freudienne, est que la pulsion sexuelle n’occupe pas nativement cette position. L’enfant permettra à la pulsion d’atteindre une telle position en s’appuyant sur l’environnement qui offre les matériaux depuis lesquels il créera les objets qui assureront un destin à la pulsion. Soulignons qu’au travers de ces objets, s’accomplissent dans le même temps tant des modifications autoplastiques qu’alloplastiques. Précisons que si la pulsion n’occupe pas la position centrale dès le début, cela ne veut pas dire qu’elle est absente ou inexistante mais que sa significativité pour la vie humaine n’a pas encore été éprouvée par l’enfant.

La nature humaine est donc presque tout ce que nous avons… mais sans pouvoir savoir exactement ce que nous avons, en quoi cela consiste. C’est en étudiant l’enfant que Winnicott essaye de saisir cette nature humaine qui apparaît comme l’unité et le sujet central qui fonde l’animal humain au-delà de la multiplicité de ce qu’on veut de lui. Pour la décrire, il existe de nombreux modes d’approche : ceux de la pédiatrie, de la religion, de la psychanalyse, de la psychologie, de la philosophie, de la psychiatrie, de la génétique, de l’écologie, des sciences sociales, des sciences économiques, des sciences juridiques, etc., mais aucun de ces abords ne parvient, pour Winnicott, à saisir ce qu’est la nature humaine. Chaque mode d’approche constitue un certain point de vue d’où peuvent être dites des choses valables sur la nature humaine, mais celle-ci ne peut être saisie positivement comme totalité ni par une seule méthode, ni par un seul individu.

Pour Winnicott, chaque être humain, avec le ou les point(s) de vue qu’il peut avoir sur sa propre nature, représente toute la nature humaine : il est la nature humaine mais, dans le même temps, il n’en représente qu’une partie et il ne peut que méconnaître l’unité dont il participe, dont il n’est qu’un échantillon temporel. Il n’est jamais en pouvoir de dire ce qu’il représente effectivement autrement que dans la limite d’un certain point de vue qui ne saurait constituer une vision d’ensemble et unifiante. L’observateur constituant cela même qu’il observe est condamné à avoir une vision panoptique, ce qu’il voit de sa nature ne lui permet pas de se voir voyant. Être un échantillon temporel de la nature humaine nous confronte à l’aporie que constitue la nécessité de penser tout ensemble la permanence et le changement. Nous sommes contraints par Winnicott à envisager que la nature humaine doit se concevoir sur le mode de la permanence, de ce qui ne change pas 7 et doit aussi être considérée comme un devenant, au moins pour une part. Fonctionne, ici, un équivalent du principe d’incertitude de Heisenberg : prétendre dire où l’on est et qui on est interdit de se voir en devenir, en mouvement. La notion de nature humaine, telle que Winnicott la développe, prend en considération, dans la constitution d’un individu, la part de l’hérédité biologique et somatique, la part de l’environnement qui, dans son optique, n’est pas seulement un milieu ambiant, mais, qui est aussi, en raison de la réalisation de l’unité primordiale mère-bébé, un milieu intérieur. Entre la part biologique et les effets de l’environnement œuvre la créativité primaire qui créera cette zone intermédiaire où, depuis son substrat constitutionnel, se développera un sujet interprétant le monde à partir de ce qu’il est et ce qu’il est à partir du monde.

Pour Winnicott, l’ontologie ne peut que partir de l’ontogenèse de l’être en devenir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’analyse de l’être et de l’exister chez Winnicott saisit l’être dans son aspect relationnel 8. Cet aspect ne se substitue pas à l’aspect substantiel, mais il ne peut plus être ignoré qu’il est un constituant de l’être. La substance n’est pas un tout clôt sur lui-même, elle est essentiellement un faisceau de relations. La nature humaine affectée du devenir demeure pourtant ce qui ne change pas dans ses déterminations. Ce sont seulement ses modalités d’expression qui varient selon les époques et selon le progrès dans la connaissance que l’homme a de cette nature. La nature humaine, bien que ne relevant pas de l’histoire, comporte en elle, comme dimension constituante, la ressource d’engendrer l’historicisation individuelle où elle se réalise justement en tant qu’échantillon 9. C’est dans la nature humaine que réside le fait qu’un bébé tout seul ça n’existe pas et que l’homme, que cela lui plaise ou non, est nécessairement et foncièrement un animal politique 10.

Dans ce chemin vers l’obscur et l’inconnu des commencements de l’individu, se dessine l’ironique destin que constitue le devenir humain oscillant toujours entre dépendance et indépendance, entre besoin et désir, entre illusion et désillusion. C’est le mystère de ce qui fait continuer à vivre en pouvant supporter avec créativité l’insupportable vie qui est au cœur de la recherche. L’humain, d’après Winnicott, ne peut s’avancer réellement dans la vie comme auteur-acteur que depuis le sentiment d’être Dieu qu’il éprouve dans l’expérience que lui procure son couplage avec une mère-environnement good enough. En venant au monde l’être humain rencontre un monde qui ne veut rien, qui ne lui veut ni mal, ni bien, un monde qui fait preuve à son égard d’une indifférence que l’humain aimerait bien lui retourner et qu’il enviera toujours sans jamais l’atteindre ni véritablement, ni durablement 11. La mère (qu’il ne faut pas réduire à maman) apparaît être la seule partie de ce monde-environnement susceptible de s’intéresser à ce nouveau venu, de l’investir singulièrement en faisant montre d’une relative mais réelle capacité de s’adapter à lui juste assez pour lui donner le sentiment d’exister qui lui permettra de se sentir vivant et réel.

Ce processus constitue la première de ces expériences culturelles qui dotent l’humanité d’une expérience de continuité qui transcende l’existence individuelle. Elle crée les conditions de possibilité de faire entrer l’humain dans cette capacité de jeu qui lui permettra, par la suite, de connaître, sans peines excessives, les jeux de société. Pour prendre bon départ dans la vie, chacun, dit Winnicott, devrait pouvoir faire sa petite expérience d’omnipotence avant de devoir et pouvoir repasser à Dieu cet exercice inconfortable et de finir par ressentir, en l’acceptant, cette humilité qui est le signe de l’accomplissement de l’individualité humaine. Le sentiment psychique d’omnipotence qui caractérise l’illusion d’être Dieu, plus que de nous mettre au centre de l’univers, fait de nous le principe de toute chose, de toute créature, de tout univers et nous pose comme un être sans aucune antécédence, ni antériorité, pur esprit que n’entache aucune matérialité physique et que n’entament ni les contingences de la vie quotidienne, ni les rencontres aléatoires. L’omnipotence exclut d’avoir à penser que la psyché a pour fondement le soma et que  l’unité individuelle est surdéterminée par les effets ineffaçables de notre dépendance à l’environnement et aux objets que nous pouvons y trouver. Le sentiment d’être Dieu permet d’ignorer l’œuvre du sexuel et le travail exigé pour lui donner ces destins pulsionnels où se révèlent jusqu’à quel point nous sommes parvenus à éprouver les objets comme des individus distincts et différents sexuellement de nous et non comme simples prothèses narcissiques. Cette tendance à l’omnipotence est une tentation inhérente à la nature humaine dont la prédominance peut empêcher, si elle persiste au-delà d’un certain temps, de reconnaître la nature humaine et d’accéder à l’humilité 12. Mais, dans un premier temps, elle est un moment nécessaire dans l’expression de la tendance héréditaire à l’intégration, dont Winnicott fait l’hypothèse. Cette tendance constitue le terreau sur lequel pourra se développer progressivement le principe de réalité dont Winnicott souligne que c’est vraiment une sale histoire et une véritable offense narcissique qui va nous contraindre à inventer un certain nombre de moyens pour la digérer.

C’est ici qu’intervient l’aire intermédiaire où s’accomplissent ces phénomènes transitionnels qui permettent de passer de la non-existence à l’existence 13, de l’être à un faire vivant. Cette aire se situe entre la créativité primaire et la perception fondée sur l’épreuve de réalité. La tendance héréditaire à l’intégration tire le bébé vers cet environnement sans lequel il n’existerait pas et sans le secours duquel il ne parviendrait à constituer cette aire qui lui est vitalement nécessaire. Cette aire constitue un temps intermédiaire qui laisse justement le temps pour que se développe, à partir de l’expérience d’un état où la forme et le temps n’existent pas, cet autre courant inné qu’est la créativité psychique primaire. C’est du développement de celui-ci que dépend la naissance de la conscience de soi qui ne peut émerger que dans la zone neutre de ce qui originellement n’avait pas de forme et était décousu. C’est à partir de là que s’accomplira, avec plus ou moins de bonheur, la tendance à l’intégration vers la maturité émotionnelle.  L’espace de la créativité se déploie entre les tendances héréditaires et les effets de l’environnement, et il nous confronte à des difficultés fondamentales propres à la nature humaine. Comment accepter la réalité extérieure sans trop perdre de son impulsion créatrice ? Comment exister entre l’attente de la persécution et l’expérience des soins qui en protègent ? Comment supporter d’avoir à se modifier autoplastiquement sans renoncer aux tentatives de modifications alloplastiques ? Comment penser sans renoncer au faire et faire sans court-circuiter la pensée ?

Nous l’avons dit plus haut, ce qui préoccupe Winnicott, ce sont les organisations psychiques où, selon lui, la pulsion sexuelle n’est pas parvenue à occuper la position centrale. Ce niveau psychique originaire, Freud n’aurait commencé à l’entrevoir qu’à partir du moment où il se rend compte que la théorie a avancé plus vite dans la compréhension du développement de la libido que dans celle du développement du moi. Pour Winnicott, ce niveau est celui des zones concernées par les expériences de la toute petite enfance. Ce niveau n’est pas lié aux conflits des pulsions (que Winnicott désigne souvent comme les instincts), mais se rapporte au processus psychique de la créativité psychique primaire qui permet au bébé d’accomplir la transition du principe de plaisir au principe de réalité. La visée de Winnicott est de tenter d’expliciter les mécanismes qui permettent de passer de l’un à l’autre principe, c’est ce qu’il nomme processus transitionnel. Nous savons que pour lui la vie créatrice est un faire, mais pas n’importe quel faire, il faut distinguer le faire par impulsion du faire par réaction. Chez certains humains, les activités montrant qu’ils sont vivants sont simplement des réactions à un stimulus. A leur propos, le mot être et le verbe exister n’ont pas de pertinence. Le faire par impulsion est celui qui caractérise la vie créatrice. Le mot impulsion doit être bien évidemment corrélé au pulsionnel et le faire dont il est ici question doit être mis en rapport avec toute la discussion sur la différence entre penser et faire de la fin de Totem et tabou, ce texte dont la dernière phrase est Au commencement était l’acte 14.

Pour Winnicott, l’existence précède le faire et les formes du sentiment d’être en conditionnent la valeur. Pour Winnicott, sans l’expérience effective d’être, de se sentir exister sur une base qui permet d’agir effectivement sur le monde, la créativité, qui donne le sentiment que la vie vaut d’être vécue, ne se développera pas. Ce niveau d’expérience est bien antérieur à celui de la frustration d’amour (propre aux névroses de transfert), il renvoie bien davantage à des expériences où c’est la vie qui est menacée, en danger (comme dans les névroses traumatiques et dans les névroses de guerre). En écrivant cela, nous inscrivons Winnicott dans le prolongement de la réflexion qui, en 1919, dans Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre 15, conduit Freud à postuler l’existence d’une névrose traumatique élémentaire qui serait antérieure à la possibilité d’apparition des névroses de transfert.

Il me semble que l’une des pistes qui nous permettrait de commencer à entendre ce que Winnicott vise quand il dit que la pulsion n’occupe pas encore la position centrale serait de mettre cette proposition en rapport avec deux passages des Trois essais sur la théorie sexuelle. Voici le premier : « L’état de besoin (qui entendez-le bien n’est pas encore l’état de désir) exigeant la répétition de la satisfaction se révèle de deux façons : par un sentiment singulier de tension qui a plutôt le caractère du déplaisir, et par une sensation de démangeaison ou de stimulation d’origine centrale et projetée dans la zone érogène périphérique » 16. Et voici le second passage : « Au demeurant, l’influence de la séduction n’aide pas à dévoiler ce qu’il en est initialement de la pulsion sexuelle, mais brouille au contraire notre manière de le voir, du fait qu’elle conduit prématurément l’enfant à l’objet sexuel, pour lequel la pulsion sexuelle ne montre tout d’abord aucun besoin » 17. Nous retrouvons dans la première citation l’adjectif central, il ne qualifie pas ici pas la position mais l’origine de la stimulation. Nous ne développerons pas et n’argumenterons pas notre lecture de ce passage, nous nous contenterons d’indiquer que pour être entendu ce fragment exige, d’une part, de ne pas confondre l’infantilisme sexuel (que Freud mit en lumière en 1898 et qui a partie liée avec la néoténie de l’humain) 18 et la sexualité infantile et, d’autre part, de ne pas oublier la distinction faite par Freud dans le début de son œuvre entre une excitation sexuelle somatique et une excitation sexuelle psychique nommée libido 19.

Je propose de penser que la stimulation d’origine centrale des Trois essais renvoie à cette excitation sexuelle somatique. Elle est à l’origine d’un état de besoin et pas encore de désir. A la suite d’une réponse asymptotiquement adéquate apportée par une aide extérieure étrangère (la mère chez Winni-cott) à cet état, pourront être distinguées les zones érogènes. Ces dernières, parce qu’elles sont investies libidinalement, garderont l’érogénéité dont l’ensemble du corps disposait jusqu’au moment où le refoulement organique interviendra 20. La pulsion n’occupe donc pas la position centrale d’emblée. L’excitation d’origine centrale ne peut venir comme pulsion en position centrale que par projection sur la périphérie que constituent les zones érogènes. Celles-ci sont construites d’ailleurs dans ce mouvement de projection de la stimulation qui, rencontrant la limite que constitue la membrane corporelle, se voit arrêté et contraint à un mouvement de retournement sur la personne propre. Ce mouvement de retournement est le noyau de l’introjection primaire 21. C’est dans ce mouvement pour mettre hors de soi la pulsion que s’éprouve l’existence en tant que précipité de l’échec de la projection. Le moi commence alors à se différencier du ça en s’éprouvant comme moi-corps limité. Il se découvre séparé du noyau de l’être que constituait le moi-idéal (qui ne sera entrevu que dans le moment même de sa perte). C’est à partir de là que la pulsion peut connaître le destin et le développement des différents moments de la sexualité infantile. C’est en étant localisée dans la zone érogène, à la périphérie, que la pulsion en vient à occuper cette position centrale évoquée par Winnicott.

Ma lecture de ce texte m’éloigne de la lecture faite par Jean Laplanche, à laquelle se réfère Dominique Scarfone 22. Etant prêt à me fourvoyer biologiquement 23 avec Freud, je lui emboîte le pas et je crois que Winnicott le fait aussi. Dans le point de vue que je défends, ce que l’adulte implante ce n’est pas le sexuel, mais les conditions de possibilité d’un ordre sexuel et d’une organisation du sexuel d’origine centrale en sexualité infantile. Lorsque le mouvement du nourrisson pour chercher à atteindre rencontre, au moment créatif, les détails présentés par la mère 24 une relation peut s’établir. Les détails offerts lui permettront de tailler (comme un sculpteur) un ensemble psyché-soma qui se dégage psychiquement du somatique. Les zones érogènes créées dans ce mouvement constituent les coordonnées d’une résidence psychosomatique.

Winnicott n’ignore certes pas la méta-psychologie freudienne, mais il faut reconnaître qu’il n’a pas beaucoup d’appétence pour le tour spéculatif que Freud donne à certaines de ses hypothèses 25. Mais, ce n’est peut-être pas la principale raison pour laquelle son propos est apparemment assez peu métapsychologique. La raison principale de cela me semble déterminée par le fait que le niveau que cherche à atteindre sa réflexion est en deçà de la métapsychologie. Sa réflexion porte sur les conditions de possibilité de l’émergence d’un appareil psychique qui ne sera pensable métapsychologiquement que secondairement. Dans un premier temps, c’est un appareil rudimentaire, élémentaire sans véritable topique puisque qu’il n’y a qu’un moi-ça. La contrainte économique n’a pas encore contraint à que se déploie une dynamique qui organiserait autant qu’il se peut un conflit entre des instances qui se différencieraient topiquement. Ni les contraintes de la réalité, ni celles de la pulsion n’ont encore contraint ce moi-ça à se différencier en ça et en moi et rien n’est venu exiger que s’ébauche le surmoi.

Winnicott cherche certes à déterminer les conditions qui permettront d’éviter la maladie, mais il ne sait que trop que d’une part l’absence de maladie est certes la santé mais pas la vie et d’autre part que la santé n’est peut-être pas aussi désirable que nous pourrions le croire. Pour Winnicott : « Les plus grandes souffrances dans le monde des hommes sont probablement celles des personnes mûres, ou normales, ou en bonne santé » 26. Poursuivant cette assertion, il va préciser que les troubles qui affectent la vie psychique visent en premier lieu à éviter la rencontre avec les difficultés inhérentes à la vie humaine et que les souffrances qu’ils causent protègent de fait de ces plus grandes souffrances qui seraient l’apanage des gens matures. C’est dans le prolongement de cela qu’est précisé ce qu’apporte, selon Winnicott, la psychanalyse : une conscience accrue de la nature humaine et une plus grande tolérance à ce qui de cette nature échappe à la compréhension 27. L’analyse réaliserait la tâche qui aurait dû être accomplie par un développement qui aurait mené jusqu’à la maturité émotionnelle : c’est-à-dire reconnaître qu’en réalité, c’est la vie elle-même qui est difficile et renoncer à imputer la faute à Voltaire, Rousseau ou autres.

Je terminerai mon propos abruptement en paraphrasant Winnicott, je dirais que la vie créatrice est le fait de ne pas être tué ou annihilé continuellement par soumission, ou réaction au monde qui empiète sur nous, le fait de ne pas réduire ce que nous sommes à la seule détermination héréditaire, le fait de pouvoir prendre appui sur le monde pour s’interpréter en l’interprétant. C’est cela qui peut faire de nous des êtres capables de nous baser sur une tradition à laquelle nous serons d’autant plus originalement fidèles que nous pourrons ne pas nous contenter d’en effectuer mécaniquement la répétition. Nous pourrons, peut-être alors, porter sur les choses un regard toujours neuf et voir qu’« il y a possiblement toujours quelque chose de neuf et d’inattendu dans l’air » 28.

Notes
1- Winnicott D. W., La nature humaine, trad.. B. Weil, Paris, Gallimard, 1990, 18-19, à partir de maintenant NH.
2- Ibid., p. 11.
3- « Freud fit pour nous le plus dur travail, il mit en évidence la réalité de l’inconscient et sa force, parvint à la douleur, à l’angoisse et au conflit qui est invariablement à la racine de la formation des symptômes, et mit en avant, au besoin avec quelque arrogance, l’importance de la pulsion et la signification de la sexualité infantile. Une théorie qui dénie ou court-circuite ces questions est une théorie qui ne sert à rien » Winnicott D. W., La nature humaine, trad.. B. Weil, Paris, Gallimard, 1990, 54.
4- Je renvoie à Cyssau C., Villa F., (eds), La nature humaine à l’épreuve de Winnicott, Petite collection de psychanalyse, Paris, PUF, 2006.
5- Freud S., (1917), Conférences d’introduction à la psychanalyse, tr. F. Cambon, Paris, Gallimard, 1999.
6- NH, 70-71.
7- Pour être plus prudent, il faudrait penser que, si cela change, c’est à l’échelle de la temporalité géologique et que, par conséquent, cela reste imperceptible et, donc, non significatif, à l’échelle de la temporalité humaine.
8- L’attention winnicottienne portée à l’environnement constitue une amplification de ce que Freud avait esquissé sous le nom du complexe de l’être-humain-proche. Nous retrouvons une préoccupation de même nature chez Lacan, lorsque nous lisons sous sa plume que le sujet ne prend sens que de son articulation au discours et au désir de l’Autre (qui représenterait le trésor des signifiants).
9- Dans ce passage, je n’ai fait qu’exposer à ma manière ce que Winnicott avance dans le début de sa conférence « Morale et éducation » : « Le titre de ma conférence me permet de traiter le thème non pas tant de la société qui subit des changements que de la nature humaine qui ne change pas. La nature humaine ne change pas. On peut contester cette idée, mais je vais néanmoins la supposer vraie et en faire le fondement du sujet que je vais développer. Il est certes exact que la nature humaine a évolué au cours de centaines de milliers d’années, tout comme les corps et les êtres humains, mais il y a très peu de preuves qu’elle se soit modifiée pendant la courte période de l’histoire connue. Parallèlement, on peut considérer que ce qui est vrai de la nature humaine aujourd’hui à Londres, l’est également à Tokyo, à Accra, à Amsterdam et à Tombouctou. La vérité est la même, qu’il s’agisse de blancs ou de noirs, de géants ou de pygmées, qu’il s’agisse des enfants du savant de Harwell ou de Cap Canaveral, ou de ceux de l'aborigène australien », in Processus de maturation chez l’enfant, trad. Kalmanovitch J., Payot, Paris, 1970.
10- C’est, ici, aussi qu’il faudrait lire l’œuvre de Winnicott comme s’inscrivant dans le prolongement de l’essai de Freud sur Psychologie des foules et analyse du moi, (1921), trad. J. Altounian, A. et O. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, in Essais de psychanalyse, Paris, p.b.Payot, 1981..
11- Sur l’indifférence, se reporter à Freud S. : 1). (1911), « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique », trad. P. Cotet, R. Lainé, in Œuvres Complètes. Psychanalyse, vol. XI, Paris, P.U.F., 1998, p. 11-21. 2). (1915), « Pulsions et destins de pulsions » trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, in Œuvres Complètes. Psychanalyse, vol. XIII, Paris, P.U.F., 1988, 3). « La négation », trad. J. Laplanche, in Œuvres Complètes. Psychanalyse, vol. XVII, Paris, P.U.F., 1992. L’importance implicite ou explicite de ces textes dans la réflexion de DWW est indéniable.
12- S. Freud, « Pour introduire le narcissisme » (1914), trad. J. Laplanche et collaborateurs, in La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 5è édition, 1977.
13- Winnicott D. W., « La crainte de l’effondrement » in La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, trad.. J. Kalmanovitch et M. Gribinski, Paris, Gallimard, 1989.
14- Freud S., (1913), « Totem et tabou », trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, avec la collab. de F. Baillet, in Œuvres complètes. Psychanalyse, vol. XI, Paris, P.U.F., 1998.
15- Freud S., « Introduction à Sur la psychanlyse des névroses de guerre », trad.. A. Bourguignon ; C. von Petersdorff, in Œuvres Complètes. Psychanalyse, vol. XV, Paris, P.U.F., 1996.
16- Freud S., (1905), Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. Ph. Koeppel, sous la dir. de J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1987, p. 109.
17- Freud, S., « Trois essais sur la théorie sexuelle », trad. P. Cotet, R. Lainé, in OCP, VI, Paris, PUF, 2006, p. 127.
18- Freud S., (1898), « La sexualité dans l’étiologie des névroses », trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet et A. Rauzy, Œuvres Complètes. Psychanalyse, vol. III, Paris, P.U.F., 1989.
19- Freud S., (1894), « Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que “ névrose d’angoisse ” », trad. J. Stute-Cadiot et Fr. M. Gathelier, in Œuvres Complètes. Psychanalyse, vol. III, Paris, PUF., 1989.
20- Je me permets de renvoyer le lecteur au chapitres concernant le refoulement organique dans mon livre La puissance de vieillir, Paris PUF, 2010.
21- Villa F., « Retour sur la notion d’introjection chez Ferenczi », Psychologie Clinique, 2008, 2, p. 88-103, Paris, L’Harmattan, 2009.
22- Scarfone D., « Winnicott : libido précoce et sexuel profond » dans ce même volume.
23- Laplanche. J., Le fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, Le Plessis-Robinson, Les empêcheurs de penser en rond-Synthélabo, 1993.
24- Villa F, « Les détails ou les épices de la nature humaine. Invitation à un repas théorique » in Cyssau C., Villa F. (eds), La nature humaine à l’épreuve de Winnicott, Paris, PUF, 97-115.
25- Il dit, par exemple, ne pas aimer la pulsion de mort et, bien que la pulsion de mort me paraisse une hypothèse pertinente et nécessaire, sa controverse avec la pulsion de mort m’a paru passionnante.
26- NH, 108.
27- NH, 84.
28- Winnicott D. W., « Vivre créativement », in Conversations ordinaires, trad. B. Bost, Paris, Gallimard, 1988, p. 57.