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Actes Colloque Didier Anzieu : Tendresse au négatif
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°118 - Page 27-33 Auteur(s) : Dominique Cupa
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"Travailler la peau comme une oeuvre d'art en même temps que comme véhicule d'une communication primordiale entre les humains devint mon idéal." L'Épiderme nomade

L'aboutissement du travail de D. Anzieu se trouve dans ce qui constitue selon moi son testament intellectuel : Le Penser. Du Moi-peau au Moi-pensant. Dans cet ouvrage, il condense clairement dans un style âpre et condensé le développement de sa pensée depuis son premier article sur le Moi-peau où il a forgé ce terme et qui s'intitule La peau : du plaisir à la pensée qui paraît en 1974, dans un ouvrage collectif sur L'attachement, dirigé par R. Zazzo. Lorsque celui-ci découvre les travaux de J. Bowlby et de H. F. Harlow ainsi que la notion d'attachement, il propose à D. Anzieu de faire à ce sujet un séminaire commun à l'Université de Paris X-Nanterre, pour voir ce qu'un analyste peut en élaborer. Loin de considérer que R. Zazzo produit une critique destructrice de la psychanalyse, D. Anzieu réalise qu'il lui permet au contraire de faire une découverte essentielle à intégrer à la théorie et à la technique analytiques "C'est lui le grand-père du Moi-peau, si j'ose dire." écrit D. Anzieu. Si le Moi-peau est surtout connu par sa dimension d'enveloppe psychique établie par une théorie topologique de l'appareil psychique, il est aussi pris dans une modélisation qui implique un point de vue dynamique où D. Anzieu formalise une pulsion d'attachement la plupart du temps passée sous silence dans les travaux le concernant, sans doute pour des raisons liées aux désaccords épistémologiques que la théorie de J. Bowlby a soulevés. Pourtant à y regarder de près, l'élaboration de D. Anzieu maintient serré le cap sur la métapsychologie. A la libido qui recherche l'excitation sexuelle et une satisfaction auprès d'un objet excitant-excité, D. Anzieu adjoint une pulsion déclenchée par des signaux spécifiques qui permet l'établissement d'une trame narcissique à partir de laquelle l'échange signifiant avec l'autre peut s'engager selon une pluralité de codes. Dans son ouvrage Le Moi-peau, après avoir longuement décrit les différentes fonctions du Moi-peau, maintenance, contenance etc. D. Anzieu précise : "Toutes les fonctions précédentes sont au service de la pulsion d'attachement, puis de la pulsion libidinale." (p.105). Et en 1990 dans L'Epiderme nomade, il ajoute : "Il faut passer par l'hypothèse d'une pulsion d'attachement : mon sujet n'est pas la peau en tant que telle, mais les investissements psychiques de la peau permettant la constitution d'un fantasme de peau imaginaire." Dans tous ses écrits qui traitent du Moi-peau, D. Anzieu intègre la pulsion d'attachement. Ainsi, la pulsion d'attachement, le besoin de contact et la tendresse vont-ils constituer le premier axe de mon propos. Le second axe concerne quant à lui "l'attachement au négatif" qui me permet d'aborder une certaine clinique et m'a conduite à "l'hallucination négative" chez A. Green dans son rapport à la structure encadrante dont je propose une articulation avec le Moi-peau. La pulsion d'attachement, le besoin de contact et la tendresse A la théorisation de J. Bowlby qui s'appuie sur le modèle cybernétique et qui délaisse la métapsychologie freudienne préférant examiner "des comportements d'attachement" en lien avec "des figures d'attachement", D. Anzieu lui oppose, comme psychanalyste, une pulsion d'attachement liée à la pulsion d'autoconservation. Cette pulsion a pour but de satisfaire le besoin de protection, de réconfort et de soutien. Les facteurs satisfaisants la recherche d'attachement sont l'échange de sourires, l'échange de signaux sensoriels et moteurs lors de l'allaitement, la solidité du portage, la chaleur du contact, le toucher caressant tels que Bowlby les a décrits. D. Anzieu ajoute : la concordance des rythmes. Remarquons que tous ces critères aménagent des contacts. Lorsque la pulsion d'attachement est suffisamment satisfaite, elle apporte au nourrisson "la base sur laquelle peut se manifester l'élan intégratif du moi" c'est-à-dire le Moi-peau. L'échange langagier s'étaye aussi sur la pulsion d'attachement, celle-ci étant au service du repérage, chez la mère puis dans le groupe familial, des signaux-sourire, douceur du contact, chaleur de l'étreinte etc., qui fournissent des indices sur la réalité extérieure et son maniement et sur le partage des affects. Les sources de la pulsion d'attachement sont liées aux expériences sensorielles et sensori-motrices précoces qui deviennent ensuite une source corporelle imaginaire, localisée dans tel organe des sens, dans tel orifice de la surface du corps. La pulsion d'attachement permet au Moi-peau de se constituer progressivement comme une enveloppe d'excitation sexuelle. Dans le texte intitulé Le corps de la pulsion, D. Anzieu remarque qu'en latin le mot pellis a deux sens : "la peau" et "tu pousses". Poussée et peau sont liées dès l'origine. Pour D. Anzieu, la poussée de la pulsion est essentielle, elle consiste à "faire que l'inanimé s'anime", le nourrisson n'éprouvant la poussée pulsionnelle que s'il a acquis la différence entre l'animé et l'inanimé. L'énergie pulsionnelle se charge dans et par l'environnement maternel en interaction avec le Moi-peau du bébé se constituant. Lors du dernier entretien que nous avons eu, E. Adda et moi-même, avec lui, entretien où apparaît tout son lien à la philosophie empiriste, D. Anzieu nous a dit : "Il y a des sensations ou plutôt des impressions qui sont les premières sensations, où l'on sent que cela imprime, cela pousse, appuie. La première impression, c'est l'enfant pris dans les bras de l'accoucheur, de sa mère et serré dans leurs bras. Ces pressions donnent des impressions et ce sont les tout premiers conflits psychiques fondamentaux, c'est leur "vivance", leur "vivacité". L'objet de la pulsion d'attachement est le Moi-peau maternel stimulant et communicant. Ce sont les stimulations qu'il suscite qui sont introjectées. D. Anzieu considère que la libido implique le plaisir qui se répartit sur un continuum allant de la sensualité diffuse de la peau à la décharge sexuelle de l'orgasme adulte. Il propose deux lignées libidinales représentant des déclinaisons de la libido considérée comme fluide à partir du concept freudien de viscosité. La première lignée rend compte des fixations où la libido apparaît plus ou moins figée, arrêtée à un objet. La seconde lignée, celle de l'agrippement (I. Herman), de l'attachement, met l'accent sur une participation plus active du tout petit à la relation duelle. D'autre part, D. Anzieu pose que préalablement aux interdits oedipiens, il faut considérer un double interdit du toucher qui s'appuie sur les premières interdictions signifiées à l'enfant. L'interdit primaire porte sur le contact par étreinte corporelle qui concerne une large partie de la peau, les différentes pressions. L'interdiction est signifiée implicitement par l'éloignement de la mère qui retire son sein, écarte son visage, dépose le bébé dans son lit. L'interdit primaire du toucher s'oppose spécifiquement à la pulsion d'attachement. Le second interdit de toucher concerne le toucher avec la main qui n'est concevable que subordonné au principe de réalité et aux règles morales et sociales. Il s'oppose à la pulsion d'emprise. Par les interdits, le moi qui fonctionne selon une structuration en Moi-peau passe à la pensée propre, à un moi-psychique différencié d'un moi-corporel et autrement articulé à lui. Le besoin de contact et la tendresse Le travail de D. Anzieu sur le Moi-peau et la pulsion d'attachement et celui d'A. Green, notamment sa théorisation du contact (Le Moi et la théorie du contact), m'ont conduite à l'élaboration suivante du fonctionnement psychique : Les concepts de pulsion et d'enveloppe psychique doivent être travaillés ensemble. Il n'y a pas de force psychique qui n'épouse une certaine forme, il n'y a pas de forme qui ne soit sous-tendue par une dynamique. L'enveloppe conduit la force à l'oeuvre à se mouler en suivant ses courbures et la force transforme la forme de l'enveloppe dans des jeux de tension/détente en des points de contact avec elle. Le pulsionnel est à double foyer et fonctionne de façon elliptique. La pulsionnalité du nourrisson travaille la pulsionnalité maternelle qui travaille celle du nourrisson. Confrontée à une clinique de la survivance, j'ai porté mon intérêt aux pulsions d'autoconservation. Partant du postulat freudien d'un courant tendre et d'un courant sensuel, qui a une valeur structurale selon A. Green, j'ai proposé l'hypothèse d'une pulsion de tendresse, tendresse dont l'étymologie provient en particulier du latin tenire qui signifie à la fois "tenir à quelqu'un", "être attaché", et renvoie aux mots "maintenance" et "contenance". La pulsion de tendresse, telle que je la définis, a pour but de satisfaire le besoin de contacts humains corporels et psychiques dans sa valence autoconservatrice de protection, de constitution et de maintien du narcissisme. Je pense que la tendresse participe au principe de constance comme principe auto-régulateur, procurant la charge et le maintien énergétique. Elle contribue ainsi à constituer un tonus identitaire de base, comme le décrit M. De M'Uzan, nécessaire à la construction du psychisme dans ses liens avec le corps et dans ses liens avec d'autres psychés. Ce substrat pré-sexuel autoconservatif étaye le sexuel (théorie de l'étayage chez Freud) et récursivement s'étaye sur le sexuel. L'un trame l'autre qui le trame. La tendresse maternelle et ses caractéristiques de contenance permettent que s'organisent les fantasmes d'un espace interne et d'un espace externe avec leurs formes et que se constitue un noyau d'être, lui-même à la source du mouvement pulsionnel et du sentiment d'être (sense of being chez Winnicott), sentiment d'être vivant qui procure des plaisirs que j'appelle "esthésiques". A. Green parle à cet égard d'un "affect d'existence". Le nourrisson devient cette forme et ce contenu, les introjectant dans un premier moment spéculaire lors duquel il est le reflet tactile, odoriférant, visuel, sonore, kinesthésique de sa mère. Dans cet espace/temps de l'identification primaire la mère reflète son bébé, le bébé reflète sa mère qui le reflète. Il y a entre bébé et mère un état tendre d'attraction, d'aimantation ouvrant le chemin à "l'amantation" sexualisée. Dans les premiers affects de différence, en s'étayant sur la tendresse (auto-conservative), la sexualité du nourrisson émerge (dans l'homosexualité primaire), s'internalisant dans les rebroussements de l'auto-érotisme. L'affect qui est une attache puissante entre corps et psyché (comme "chair du signifiant et signifiant de la chair" ) est ce aussi par quoi l'humain s'attache à un autre humain dans ses partages et recherche de contacts. La tendresse recherche le partage affectif (C. Parat) et se charge de l'harmonie des affects. La mère tendre se laisse sollicitée par les affects de son nourrisson qui la sollicite de même, afin de faire l'expérience "d'être avec", chacun se glissant dans l'état affectif de l'autre afin d'entrer en contact. ("Le tact c'est la faculté de se sentir avec" disait Ferenczi). Ce jeu de résonance est soumis au rythme de la pulsionnalité de chacun, composant chez le nourrisson une trame d'affects inconscients qui s'agence en réseaux pré-signifiants. Ces premiers schèmes tissés sont des scènes originaires d'affects retranscrivant les premières rencontres du bébé avec le monde. Comme premiers scripts, ils participent à la scénarisation des fantasmes originaires. Le non-contact, ou plutôt le rythme de contact/non-contact "bien tempéré" par la tendresse, engendre une structure, la structure encadrante (A. Green) que j'évoque plus loin, qui offre à la psyché d'autres formes de contacts internalisés. Je pense aussi que le travail de représentation a pour but de rechercher le contact, voire le contact absent et que la représentation du contact apporte une satisfaction pulsionnelle. Freud évoque dans Totem et Tabou "une unité supérieure du contact" que l'on peut comprendre comme étant une re-présentation de l'objet. Remarquons encore, que la peau et le besoin de contact avec l'objet sont très présents dès les Trois Essais et reviennent à plusieurs reprises sous la plume de Freud qui considère que la peau est "la zone érogène par excellence". S'il note l'importance de la peau aussi bien dans l'activité autoérotique que dans les préliminaires de la vie amoureuse, il pointe aussi, régulièrement, l'importance du contact. Ainsi souligne-t-il dans une note, que Moll décompose la pulsion sexuelle en pulsion de "contrectation" et de détumescence, la première indiquant le besoin de contact épidermique mais aussi le besoin de contact mental. Freud a écrit aussi que "C'est à l'apport des pulsions de tendresse, (..), que l'on peut mesurer le niveau de l'état amoureux en opposition au désir purement sensuel."(p. 50). L'attachement au négatif, l'hallucination négative de la mère et la structure encadrante chez A. Green D. Anzieu a peu étudié la question du négatif. Ses principaux travaux à ce sujet sont rassemblés dans son dernier ouvrage Créer, détruire. Je ne vais suivre ici que le fil de la négativité se manifestant à travers les défaillances du Moi-peau en lien à l'attachement . Ses deux écrits sur "l'attachement au négatif" me semblent être des textes importants concernant sa pensée du négatif. On constate qu'ils comportent aussi une reprise de l'élaboration de la pulsion d'attachement. L'attachement au négatif comprend à la fois une expérience négative de l'attachement, attachement empreint de destructivité, et une fixation à un objet d'amour qui répond négativement aux demandes de tendresse qui lui sont adressées. Dans ce type d'attachement, le rôle du négatif est triple, selon Anzieu. Du point de vue "photographique métaphorique", la fonction d'inscription du Moi-peau fonctionne mais les traces restent en négatif. Du point de vue défensif, le psychisme opère par négation, annulation, désaveu, la présence et la permanence du bon objet sont mises en question chez l'autre et chez le sujet. L'effacement est le mécanisme de défense spécifique de ces patients. L'auto-effacement peut aller jusqu'aux tendances suicidaires. D. Anzieu note des symptômes psychosomatiques et la présence d'hallucinoses. Du point de vue pulsionnel, la haine est un des moteurs du transfert, mais elle est consciente et pour cette raison intolérable. L'attachement négatif résulte de l'alliance de la pulsion d'attachement à la pulsion d'autodestruction. D. Anzieu constate que chez ces patients certains critères de l'attachement ont été manquants. La fixation adhésive à l'objet maternant et maltraitant procure un artifice d'attachement. À défaut d'une relation gratifiante de tendresse, le sujet préfère une relation douloureuse vivante plutôt de rejet que de se confronter à l'indifférence, ce que j'appelle la tendresse au négatif. Frédérique Lorsque Frédérique est arrivée chez moi, elle était très déprimée et avait des phobies d'impulsion qui la conduisaient à rôder près des fenêtres de son appartement situé au dixième étage, en se demandant de quelle façon elle allait se laisser tomber. Dès les débuts de l'analyse, des traumatismes archaïques apparurent à travers le récit des souffrances d'enfance et les difficultés qu'elle manifesta à poursuivre tant un travail dans la vie qu'avec moi. Des carences affectives vont se dévoiler dans un climat d'une grande violence provenant de ses deux parents. Elle-même était aussi très violente. Le transfert dans sa part négative était alors chaotique, évitant, elle manquait assez souvent ses séances, se trompait d'horaires régulièrement et particulièrement avant et après mes absences qui la plongeaient dans une grande confusion. Ce temps de l'analyse fut aussi éprouvant pour moi, car aux craintes que je pouvais avoir concernant des passages à l'acte auto-agressifs, s'ajoutait son agressivité à l'encontre du cadre qui parfois m'irritait profondément et pouvait me conduire moi aussi à une certaine confusion. Frédérique décrivait sa mère comme une femme belle et froide. Elle n'était pas câline, s'occupant peu de sa fille. Elle semblait plus préoccupée par une dermatose persistante et des plaintes hypocondriaques qui dévoraient sa vie, que par sa famille. Cette mère très "ailleurs", d'origine juive, avait perdu une partie de sa famille déportée en camp de concentration. Elle avait été sauvée par sa propre mère qui l'avait faite baptisée par un prêtre catholique. Frédérique apprit tardivement que sa famille maternelle était juive. Ce n'est que pendant son analyse qu'elle comprit que sa mère avait caché à son père ses origines juives et qu'elle même, sans que rien ne lui fût demandé, n'avait rien dit à son père à ce sujet. Ce secret maintenait inconsciemment ces deux femmes dans une complicité hostile à l'égard du père. L'une s'était ainsi protégée contre son mari et l'autre avait protégé sa mère contre une des particularités de cet homme qui était d'être un militant actif du Front national ! Fasciste, il l'était depuis toujours. La mère de Frédérique l'avait épousé juste après sa conversion au catholicisme. Les opinions de celui-ci étaient sans doute une "bonne couverture" contre les rafles nazies. Cet homme était un infirmier attentif à sa fille mais de façon exigeante et sadique. Lorsqu'elle était malade ou chagrine, il la soignait et s'occupait de ses peines affectives dans un climat empreint de tendresse et d'une certaine brutalité. A la fin de la première année de cure, lors de la dernière séance avant les vacances, Frédérique arriva défaite, très anxieuse et déprimée. Elle avait fait le rêve suivant : "elle se trouve sur les marches situées devant ma maison. Personne ne lui ouvre, elle crie, mais n'obtient pas de réponse. Elle a, alors, la sensation de s'effondrer". Elle associa sur une scène du film Le cuirassé Potemkine de Eisenstein au cours de laquelle une mère lâche un landau en haut d'un escalier et lève les bras au ciel effrayée, tandis que le bébé crie, mais sans qu'on l'entende puisque le film est muet. Je la lâchais de la même façon. Elle se sentait comme une enfant abandonnée, c'était même pire, elle pourrait en mourir. Lui revinrent des paroles de sa mère "je craignais beaucoup de te faire tomber lorsque tu étais bébé." Elle associa aussi sur un bébé qui pleurait et que personne n'entendait. Qui, quant à elle, l'entendrait en mon absence ? Des sensations pénibles, hallucinations des traumatismes infantiles, comme "tomber des bras de sa mère", apparurent en séance, et dans un grand effroi elle me dit aussi "c'est comme si le divan ne pouvait plus me soutenir". Cette hallucination négative, au sens où A. Green l'a redéfinie récemment, c'est-à-dire "un phénomène d'effacement de ce qui devrait être perçu", apparaissant dans le processus transférentiel, va me permettre une élaboration que je propose en conclusion de cet exposé. Les chutes évoquées lors de cette séance vont s'associer, plus tard, à un dire de sa mère au sujet de ses origines : "Tu es une rescapée du bidet", "rescapée" fut conjugué avec "rescapé des camps, de la dernière guerre". La mère de ma patiente l'avait sauvée de sa propre haine et ma patiente ne s'opposait jamais à elle par crainte de sa violence, ce qu'elle faisait d'ailleurs en séance contrôlant là son agressivité haineuse. Par crainte de représailles, elle ne pouvait pas non plus psychiquement quitter sa mère, restant attachée négativement à elle, s'agrippant de peur d'être lâchée. Par nécessité, elle avait protégé sa mère par son silence, s'identifiant comme sauveur à sa grand-mère maternelle. Un rêve plus tardif permit de desserrer l'emprise par une interprétation dans le transfert. Voici le rêve : "Un couple fornique dans une salle de bain. Un bébé gît dans un bidet. Je suis enveloppée dans des tissus qui ressemblent à vos rideaux. La pièce est tapissée du même tissu." A côté de la scène primitive mortifère, elle me semblait enroulée dans ma peau. Je lui dis : "Ma peau, mes rideaux pour deux." Ce fantasme d'une peau pour deux décrit par D. Anzieu, me sembla être une voie de dégagement transférentiel sur une bonne mère, une façon de renaître à une vie plus tendre et tempérée. Le lien haineux à la mère se manifestait en particulier dans le transfert par les attaques du cadre. La cruauté, dont j'étais la cible, pouvait être comprise comme une mise à l'épreuve d'une contenance dont sa mère n'était pas capable, violence qui, exercée à l'égard de celle-ci, l'exposait à l'abandon. C'est ainsi qu'elle recherchait ma tendresse, ce qui "tenait" en moi et "la tiendrait", ce qui ne la laisserait pas tomber malgré tout. Mais, ce qui fondait le lien entre Frédérique et sa mère n'était pas uniquement le lien haineux mais un désir éperdu d'être aimé, une aspiration sans fond à l'amour maternel. Ces liens me firent penser à l'attachement au négatif tel que D. Anzieu le décrit. Reprenant son travail, je pus constater que plusieurs critères de l'attachement constitutifs du Moi-peau étaient manquants chez Frédérique : la solidité du portage, la chaleur de l'étreinte, la douceur du toucher. L'effacement était bien chez Frédérique une des principales défenses. Deux éléments furent pour moi des indicateurs du début d'un meilleur fonctionnement chez ma patiente. D'une part, elle va pouvoir intégrer, dans une scène primitive, que sa mère l'a "laissée tomber" pour "s'envoyer en l'air" avec son père, ce qui sexualisait, relibidinalisait et structurait certains de ses fantasmes. D'autre part, la veille d'un départ, elle "m'offrit" ces premiers couplets d'une berceuse chantée par elle ne savait pas bien qui. Une chanson douce Que me chantait ma maman, En suçant mon pouce J'écoutais en m'endormant. Cette chanson douce, Je veux la chanter pour toi Car ta peau est douce Comme la mousse des bois. Le loup, la biche et le chevalier. Henri Salvador) Beaucoup de remarques peuvent être encore faites ici partant de l'enveloppe sonore de l'analyste, mais il est temps de conclure. Conclusion Revenons à Frédérique ne percevant pas le support, la maintenance du divan et par conséquent celle de son analyste. Cette hallucination négative de l'un des aspects du Moi-peau pouvait renforcer l'idée d'une carence de Moi-peau et de tendresse, mais remarquons aussi que c'est à mon contact que l'hallucinatoire de transfert se mobilisait comme absence de contact. La non perception du divan renvoyait à une absence contenue par ma présence. Ceci me permit une élaboration joignant D. Anzieu et A. Green. Notons d'abord, qu'A. Green est un des psychanalystes français qui a le plus travaillé la question du négatif, je pense en particulier à ses concepts de travail du négatif, de narcissisme négatif, de fonction désobjectalisante et surtout pour mon élaboration à celui d'hallucination négative de la mère dans son rapport à la structure encadrante. La place du négatif prend là, une valeur fondatrice. Selon A. Green, lorsque la mère comme objet de satisfaction primaire s'absente, se produit l'hallucination négative, effacement de la représentation maternelle, vide représentationnel qui mobilise le Moi qui va rechercher des représentations. La satisfaction hallucinatoire acquiert alors son statut d'hallucination des états de satisfaction, sa dimension de virtualité. La structure encadrante constitue ainsi une matrice qui articule le travail du négatif et l'émergence des représentations, elle devient source de l'auto-organisation et de la réflexivité. Mais, lorsque le nourrisson est confronté à l'expérience d'"une mère morte", d'"une mère ailleurs" ou d'une tendresse au négatif, le cadre ne peut plus créer de représentation de substitution ; il ne contient que le vide, c'est-à-dire la non-existence de l'objet ou d'un quelconque objet de substitution. L'hallucination négative de l'objet ne peut être surmontée, le négatif ne conduit pas à une substitution positive alternative. La dernière formulation par A. Green de ce double concept qui se trouve dans les Idées directrices est la suivante : "Je fais l'hypothèse que l'enfant (quelle que soit la culture dans laquelle il naît) est tenu par la mère contre son corps. Lorsque le contact avec le corps de la mère est interrompu, ce qui persiste de cette expérience est la trace du contact corporel - le plus souvent, le bras de la mère- qui constitue une structure encadrante abritant la perte de la perception de l'objet maternel, comme une hallucination négative de celle-ci. C'est sur ce fond de négativité que vont s'inscrire les futures représentations d'objet abritées par la structure encadrante." La structure encadrante est ainsi le résultat de l'internalisation des contacts maternels avec son nourrisson, peau à peau, corps à corps de l'un avec l'autre, de la tendresse maternelle. Ainsi, le cadre que je proposais avec ses différents contacts (et non-contacts) permettait à Frédérique d'en halluciner l'absence et il me semble que cela permit la recherche, entre autres, de la satisfaction hallucinatoire que comportait le rêve d'une peau pour deux montrant une internalisation du Moi-peau. La proposition d'articulation théorique suivante m'est alors venue : le Moi-peau est une structure topographique complexe à double enveloppe qui rend compte du moi-corps constitué par un investissement pulsionnel à double foyer : la mère qui procure des contacts et l'enfant qui les recherche lui en procurant. La rupture de contact lié aux interdits du contact engendre la structure encadrante et la trace négativée du Moi-peau de la mère.