La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°149 - Page 50 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Dimanche 6 décembre 1874 – Lettre de Sigmund Freud à Eduard Silberstein : « Depuis quelques jours, nous vivons sous l’empire du rigoureux hiver ; il se montre tel que le décrivent les poètes comme un méchant vieillard qui jette sur la terre la neige accumulée dans son grand sac et se réjouit, avec l’aide de l’eau toute-puissante, d’en faire dans les rues une gadoue qui porte à une heure un trajet de quinze minutes. Mais je vois que je n’ai que très peu de talent pour les évocations poétiques ; il ne me reste donc qu’à abandonner cet affreux tableau en le laissant inachevé et à te communiquer, par exemple, que j’ai repris le vieux Lichtenberg et que je le lis avec un grand plaisir. (...) je te recopie un savoureux passage du premier volume de ses œuvres ; il s’agit du fameux catalogue d’ « objets à mettre aux enchères dans la maison d’un collectionneur » : 1. Un couteau sans lame auquel manque le manche. 2. Une cuillère double, à l’usage d’enfants jumeaux. 3. Une montre solaire à répétition, en argent. (...) 6. Une boîte pleine de petites cartouches, finement travaillées et remplies de poudre, pour faire sauter les dents creuses (...) 12. Une remarquable collection d’instruments pour convertir les Juifs. Ils sont le plus souvent d’acier poli avec des courroies de maroquin rouge. Le grand fouet surtout est un chef-d’œuvre de buffleterie anglaise. »

Mardi 15 décembre 1914
– Lettre de Sigmund Freud à Sándor Ferenczi : « Dans le travail, par contre, tout marche bien à nouveau. Je vis, comme dit mon frère, dans ma tranchée privée, je me livre à des spéculations et j’écris ; et, après de durs combats, j’ai bien franchi la première série d’énigmes et de difficultés. Angoisse, hystérie et paranoïa ont capitulé. Nous verrons bien jusqu’où les succès se laisseront mener. (...) Je peux me dire que j’ai déjà donné au monde plus qu’il ne m’a donné. Je suis plus que jamais isolé du monde maintenant, et je le serai aussi plus tard, du fait des conséquences prévisibles de la guerre ; je sais que j’écris dans le moment présent pour cinq personnes, pour vous et les quelques autres. L’Allemagne n’a pas mérité mes sympathies en tant qu’analyste, et mieux vaut ne pas parler de notre patrie commune. (...) Au printemps, quand arrivera le grand bain de sang, j’y aurai, pour ma part, trois ou quatre fils. Ma confiance dans l’avenir après la guerre est fort réduite. D’ailleurs, nous avons appris aujourd’hui l’évacuation de Belgrade, occupée si spectaculairement il y a quinze jours. On nous entretient depuis trois mois de l’inévitable effondrement de la Serbie. Beaucoup de dégoût pour la façon dont nous menons les choses. »

Samedi 30 janvier 1982 – Lettre d’André Green à Roland Jaccard annonçant qu’il quitte le Premier Congrès du Mouvement freudien international organisé par Armando Verdiglione : « Vous avez manqué de peu votre scoop ce matin. Tout s’est passé selon votre fantasme d’hier soir. J’ai dit que j’étais venu pour respirer l’air nouveau en dehors des institutions psychanalytiques officielles qui m’agacent et que devant la prestation de Verdiglione d’hier après-midi, cette fuite en avant d’un lacanisme sans Lacan qui n’en retient que les aspects les plus discutables, ma prise de parole semblait une dérision tant par rapport à Freud, Winnicott, Bion et Lacan que par rapport à mes patients. Aussi me suis-je retiré. Je devance mon départ et rentre à Paris ce soir. »