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La folie apprivoisée, l'approche unique du Pr Collonb pour traiter la folie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°118 - Page 18-20 Auteur(s) : Olivier Douville
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Livre concerné
La folie apprivoisée
L'approche unique du professeur Collomb pout traiter la folie

Henri Collomb est connu des cliniciens avertis de l'anthropologie en raison de son travail de pionnier pratiquant une ethnopsychiatrie sérieuse et conséquente à Dakar dans le courant des années 1960-1970. Il reste au nombre des très rares soignants à avoir su habilement faire se rencontrer et non se rejoindre les savoirs de la psychiatrie et les connaissances des tradipraticiens, sans idéaliser, ni péjorer l'un et l'autre de ces deux apports, sans tenter non plus d'en opérer une vaine fusion. En effet, il fut un témoin averti et irremplaçable des mutations culturelles que connaissait déjà l'Afrique et qui faisaient des patients d'origine Wolof, Lébou et autres, des sujets en rupture et en transition par rapport aux patterns de conduites décrits par les ethnologues.

Robert Arnaud est producteur à Radio France et écrivain. Fin connaisseur de l'Afrique, il a sillonné ce continent, fasciné souvent par sa tradition orale et ses procédures ancestrales de charme et de magie. En novembre 1971, sa rencontre avec Collomb, facilitée par le sociologue René Bureau, semble avoir été déterminante pour lui, même s'il ne l'évoque que très sobrement. Sur le mode vivant et élégant d'une biographie qui brosse de l'homme un portrait épique et détaillé, sans trop verser dans une hagiographie toujours factice et fastidieuse, Arnaud s'attarde comme il se doit au long épisode de la fondation de l' "Ecole de Dakar", de ses périodes fastes et de ses rares tensions (expression qui désigne la mise en place d'une psychiatrie communautaire qui fut aussi le point de départ de recherches anthropologiques et psychologiques d'importance). Il sait tout autant explorer l'amont et l'aval du parcours de Collomb.

Récapitulons. En janvier 1939, Collomb, médecin-lieutenant de l'Ecole de la Marine, part, affecté au 2ème Bataillon de Santé de la Marine, pour Djibouti. Ce timbre-poste sur la carte de l'Afrique de l'Est est un noeud stratégique d'importance : principal débouché de l'Ethiopie, grâce au chemin de fer, selon un traité de 1897. À ce moment-là, les éléments point trop amorphes de la colonie française de Djibouti vont se diviser sur la question de choisir entre l'ordre pétainiste et la France libre, et, en même temps, la guerre de résistance éthiopienne contre les troupes dépêchées par Mussolini, surprend par sa détermination. Churchill aidera grandement les troupes éthiopiennes, ordonnant l'afflux de renforts sud-africains. Collomb choisit les forces de la liberté. Une fois Djibouti libre, il va continuer jusqu'en Ethiopie son travail de médecin, allant, auprès des plus défavorisés, combattre paludisme, bilharziose et la redoutable maladie du sommeil. C'est en même temps qu'il rationalise de la façon la plus moderne une politique de prévention et de soins, qu'il rencontre aussi les guérisseurs, assez impuissants à soulager les patients atteints de la sorte, et se fait un devoir d'atteindre aux compréhensions des représentations coutumières de la santé et de la maladie. C'est ainsi, sur le vif du réel du terrain, qu'il se fait, de surcroît, anthropologue. Charme, compétence, une force que rien de ce qui est mollement raisonnable ne vient freiner, tels sont des atouts qui ont peut-être joué en sa faveur en haut lieu car le voici alors médecin du Souverain de l'Ethiopie, de ce Roi des rois, plus tard destitué. Toujours militaire, il est nommé chef de service de santé du corps expéditionnaire au Viet-Nam. Il suit cette longue chronique des charniers annoncés et inévités. Incessantes visites d'inspection. Des troubles ailleurs ignorés et qui touchent l'équilibre psychique des indigènes retiennent toute son attention. L'amok avec son agitation anxieuse, le koro, cette panique résultant de la conviction que se rétracte le pénis.

Puis, débute alors la grande aventure de Collomb. Dakar et l'hôpital psychiatrique de Fann. Le point de départ de la "révolution Collomb" semble n'être rien d'autre qu'un constat de bon sens : compte tenu de l'importance de la vie sociale et groupale des patients africains, ne pas les traiter dans le grand enfermement de l'asile, mais faire fonctionner l'asile comme un groupe thérapeutique. On connaît le grand héritage que laissa le psychiatre : hospitalisation de personnes accompagnant le malade et qui servent d'interprètes au besoin, réunions de patients sous forme des palabres, écoute et respect des théories étiologiques propres à telle communauté culturelle, mais toujours entendue dans son expression singulière, tentatives de "fusion" entre les règles occidentales du psychodrame et les expressions de théâtre populaire, etc.

Rien de tout cela ne se fit en un jour. C'est progressivement que Collomb a attiré vers lui, puis formé, des cliniciens et des psychologues, ou qu'il a favorisé, autour de lui, le développement de recherches ethnographiques de premier plan. Collignon a contribué à la création de l'éminente revue Psychopathologie Africaine basée à l'Hôpital de Fann, à Dakar donc, et qui est toujours vivante. Il y eut aussi tous ces psychiatres africains, formés par lui et promoteurs d'une psychiatrie à visage humain, au Sénégal comme au Mali (Momar Gueye et Baba Koumaré, surtout). Ses initiatives ne manquent pas de faire écho aux entreprises des psychothérapies institutionnelles et on pense surtout aux expériences d'un Fanon à Blida (espaces culturels au sein de l'hôpital), même si le regard sur les rapports entre colonisateurs et colonisés au sein d'une institution soignante n'avait pas chez Collomb l'acuité ni le tour militant qu'il avait pour Fanon.

Aujourd'hui, un tel livre permet aussi de fixer quelques idées. La fibre d'anthropologie clinique qui vivait chez Collomb l'a mené à porter la plus vive des considérations à certains guérisseurs, à les fréquenter souvent. Il voulait apprendre d'eux. Et par eux, il fut enseigné. Mais jamais il n'a imposé à ses équipes la tâche au demeurant impossible de se muer en guérisseurs traditionnels. Et les deux tradipraticiens dont il voulu, un temps, s'assurer les services au sein de l'hôpital ne purent y rester, pris qu'ils étaient dans des rapports conflictuels avec des soignants ou des soignés. De plus, le lieu de l'hôpital de soin ne pouvait être tenu comme une "terre" acceptable pour un commerce avec les ancêtres et les forces occultes. Tout à fait conscient du fait que, causant avec les guérisseurs casamançais, il se faisait témoin de la fin d'un monde traditionnel, il n'avait pas ambition de créer une nouvelle classification des troubles, en les nommant d'un verbiage approximatif et semi-folklorique. La catégorie de l'enfant-ancêtre, nom très répandu en région parisienne, de l'enfant "qui part et qui revient", appartenait surtout à l'observation anthropologique. Elle ne constituait pas un diagnostic clinique. Psychiatre, Collomb a su le rester jusqu'au bout en tant que penseur de l'institution et réformateur d'exception. Aussi pouvons nous situer son audace institutionnelle dans la lignée de ces psychiatres qui, travaillant dans un contexte colonial, surent repenser l'institution. La figure de Fanon revient ici. Pas plus que son illustre prédécesseur, Collomb ne fit l'impasse sur ce que représentait d'imposition coloniale l'institution psychiatrique occidentale. Mais cela ne se fit pas dans une condamnation factice de la psychiatrie et de ses institutions laïques. Il s'agissait aussi d'accueillir des sujets en rupture, jamais totalement codifiés par les dispositifs culturels qui régissaient les mondes traditionnels. Il fallait, enfin, donner la parole à de telles ruptures et à de telles errances, ce qu'aucun soin "traditionnel" ne sait, ne veut ni ne peut faire. Aussi, l'expérience de Dakar qui, plus qu'aucune autre, se fixa comme objectif un dialogue entre clinicien du soin psychique et praticien de l'observation ethnographique, permit-elle aussi de situer les limites d'un tel dialogue. Il n'est en rien sûr que l'anthropologie puisse permettre de soigner.

Les merveilleux enseignements qu'il retira de son histoire africaine, Collomb voulut ensuite, une fois retrouvée la France, les appliquer à l'hôpital psychiatrique de Nice et ce fut un combat qui recommençait pour un homme déjà aux bouts de ses forces. Voilà que cette histoire nous est restituée et ce livre mène à des débats à propos de politique institutionnelle et d'épistémologie de la recherche qui sont loin d'être obsolètes.