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Guérir ou désirer
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°118 - Page 17-18 Auteur(s) : Laurence Joseph
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Guérir ou désirer
Petits propos de psychanalyse

Ce livre n'est pas un livre comme les autres, entre roman et plaidoyer, c'est un texte à la frontière, au bord, qui est écrit, amoureusement écrit et édité. Au bord de l'intime, mais aussi capable de poser la question de la castration de l'analyste tout autant que celle du statut social de la psychanalyse. La situation contemporaine est la suivante : d'un côté les trois verbes, maîtres de l'homme moderne et pragmatique "voir, juger, agir", l'errance et le doute sont proscrits ; de l'autre : "écouter, ne pas juger, laisser venir", se faire terre d'accueil de l'altérité. Comment la rencontre des deux est-elle possible ? Comment conserver une psychanalyse vivante quand la catégorie devient reine ?

Guérir ou désirer rappelle que l'analyste, depuis sa posture psychique, ne doit pas quitter des yeux la société dans laquelle il exerce ; conduisons-nous en "citoyens analysés" comme le proposait Françoise Dolto. Précisément parce que la société a du mal à endurer ce que la psychanalyse impose. Ignacio Garate-Martinez lui, en impose et dès le début dans une introduction où Nietzsche et Platon se saluent : la psychanalyse n'est pas une pratique bourgeoise, elle n'est pas là pour faire écho au ronron d'une société satisfaite d'elle-même, effrayée par la moindre souffrance, offrant ses molécules analgésiques à la première larme. Elle n'est pas là non plus pour guérir les sujets de leur singularité. Avis à tous ceux qui auraient aimé confondre le psychanalyste et le médecin, la psychanalyse ne se fixe pas pour but le "mieux-être", elle ne cherche pas à faire de son patient un homme en "bonne santé". Elle n'est pas intéressée par la production en série d'un sujet aseptisé, qui se tiendrait bien et pratiquerait une sexualité dans les clous. Cette idée d'un mieux-être apparaît à l'auteur comme le pire de la psychanalyse. Le psychanalyste doit s'interdire de vouloir le bien de son patient, il n'est pas là pour ça. Le bien ne signifie rien sans eros. Platon le savait déjà. Le symptôme, "c'est de souffrir d'avoir une âme" déclare Lacan en 1975. Soyons donc prudent avec le surgissement et les torsions de l'âme de chaque patient.

Ignacio Garate Martinez n'est pas là pour provoquer, il montre de manière originale et avec sérénité ce que la psychanalyse veut dire ; il montre que cette place vide que l'analyste doit devenir se creuse en supprimant "les bons sentiments" qui ne sont que des obstacles à la libération de la parole. Il ne s'agit pas d'indifférence, au contraire, comme l'explique l'auteur, l'analyste paye avec ses mots, dans l'interprétation, avec sa personne dans le transfert et par son jugement intime, depuis sa propre analyse. Est-ce que cela s'apprend à l'université ? Evidemment non. La question de la formation de l'analyste est ainsi reprise et lgnacio Garate-Martinez revient sur l'expérience de la passe instituée par Lacan, ses ambitions, son échec et la manière dont l'institution peut faire symptôme pour les analystes. La question inaugurale Guérir ou désirer ne nous lâche pas et traque les tentatives d'unifier la pratique par l'enjeu de la guérison. Dans sa lettre sur l'amendement Accoyer, l'auteur ne fait pas un autre constat que Freud dans son article de 1918 Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique.

Comment une pratique qui opère par rapport à la vérité, qui suppose une rencontre avec la subjectivation de sa propre mort en fin de parcours, peut-elle s'inscrire dans le champ social ? Et dans l'institution ? Ces questions ne sont pas nouvelles puisqu'elles sont inséparables de la pratique analytique, mais là où elles sonnent juste c'est qu'Igancio Garate-Martinez les pose depuis une stricte éthique analytique, celle de l'écriture. "Ecrire comme un devoir éthique, une parole scripturaire pour accompagner l'écoute à laquelle je m'autorise." Et en effet, il n'hésite pas à écrire, à l'orée de l'intime, nous embarquant dans son Espagne natale auprès d'une tante folle, d'un oncle aimé, souvenirs de la matière et de la texture de l'enfance. Là où le sexuel se construit sans pouvoir se dire dans la limite des mots. Visions de l'enfant devenu analyste, retrouvant l'acuité d'une piqûre et l'étreinte de la peur. Une solitude en construction pour parvenir au féminin que doit abriter l'analyste. L'auteur choisit de ne pas mettre la psychanalyse du côté de l'ineffable, parce que prétendre que d'une analyse rien ne peut se dire cela empêcherait la constitution d'une communauté d'expérience et laisserait le champ libre à la normalisation sociale. Le livre dans sa totalité et le dixième chapitre en particulier, suggèrent combien la psychanalyse et ses représentants sont naturellement résistants à toute forme d'uniformisation. La parole poétique comme défense naturelle. La singularité du style de chaque analyste, et ici d'Ignacio Garate-Martinez, répond à l'exigence de la psychanalyse dans l'éthique du désir.