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Ce n'est qu'un nom sur une liste, mais c'est mon cimetière : Traumas, deuils et transmission chez les enfants juifs
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°118 - Page 11-13 Auteur(s) : Françoise Jardin
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Ce n'est qu'un nom sur une liste, mais c'est mon cimetière
Traumas, deuils et transmission chez les enfants juifs cachés en France pendant l'Occupation

Dans la préface, Marie Rose Moro écrit comment, après avoir pris connaissance en 2004 d'une première recherche de Yoram Mouchenik à partir de psychothérapies d'enfants Kanaks, elle a dit à son auteur "Belle étude mais qu'en est-il des enfants juifs ?". Y. Mouchenik a été à la rencontre des enfants juifs orphelins de la Shoah. Son travail nous apporte une connaissance ou/et reconnaissance du triste et tragique paradigme de ce que fut l'impact des traumatismes subis "avoir été caché enfant pour survivre, orphelins de la shoah, lors du génocide des juifs durant la deuxième guerre mondiale". Yoram Mouchenik se réfère pour ce travail à diverses disciplines mises en relation : la psychanalyse, l'éthnopsychanalyse, l'anthropologie, l'histoire. Dans l'introduction, l'auteur précise son parcours. Il a pris contact avec l'association pour la mémoire du convoi Y, principalement constituée d'anciens enfants cachés pendant l'occupation, dont les parents sont partis vers Auschwitz par le même convoi et qui avaient tous été parqués dans des camps d'internement du Loiret. En fréquentant l'association, en participant aux commémorations, aux rencontres avec ses adhérents, l'auteur se dit devenu "adhérent chercheur", un témoin impliqué, opérant dans le sens de "l'objectivation participante" reprenant le sociologue Pierre Bourdieu.

Son approche du collectif et de l'individuel montre combien ces deux aspects ont été intriqués pour permettre à ces hommes et ces femmes de sortir d'un enfermement, empêchés de penser et d'aimer, de parler, de partager y compris avec leur descendance. Ils étaient comme figés en un dernier maillon d'une chaîne interrompue. Leur adaptation sociale pouvait sembler banale ; mais le travail psychique qu'ils ont pu réaliser dans le cadre constitué leur a permis de retrouver leur place dans la lignée des générations.

Le livre est constitué de 16 récits. Les sujets concernés ont connu une séparation partielle ou totale de leurs parents, âgés de quelques semaines à 14 ans. Deux et trois ans plus tard, des retrouvailles furent non moins violentes ou impossibles. 60 ans plus tard, ces récits témoignent que ces hommes et ces femmes ont pu trouver dans l'accompagnement de leur interlocuteur un espace pour accepter de penser le présent, le passé et l'avenir. Ils ont pu trouver une confiance en une possible transmission pour les générations à venir, penser se dégager d'une dette à l'égard de leurs ascendants. Pour ce faire, la construction de cette transmission les a transformés et s'est révélée être aussi une déclinaison du travail de deuil et une élaboration des traumas, des pertes et des séparations, et en quelque sorte aidés à dépasser le génocide. La forme narrative est de lecture aisée malgré l'émotion vive qu'elle suscite chez son lecteur. L'émotion ressentie à cette lecture tient autant à un processus d'identification à la détresse des enfants terrorisés, à celle des adultes qui portent encore en eux l'enfant souffrant, mutilés dans leur capacité de penser, de parler, d'aimer qu'au soulagement de l'espoir retrouvé pour certains.

L'ensemble des récits relate ce qui a pu se construire à partir de rencontres collectives, des projets proposés : le cheminement d'Henri (p. 46) est l'occasion d'un intense travail psychique qui va toucher différents domaines endommagés par les catastrophes de l'enfance : filiation, identité, symptôme amnésique. L'association représente, pour l'ensemble des adhérents, "la découverte d'une famille", "nos parents qui sont partis ensemble, qui ont partagé le même convoi, font de nous une fratrie" (Nicole, p. 63). Lieu facilitant des recherches que certains ont entrepris isolément qui s'enrichissent par l'apport des uns aux autres, qui de souvenirs, qui de photos. écoute en miroir des uns par les autres, chacun de ses membres peut y appréhender son passé non plus comme une globalité floue mais de façon plus précise.

Les premières rencontres se sont révélées source d'émotions intenses avec une crainte de débordement mais le groupe joue son rôle de matrice contenante. La parole peut (re)trouver sa fonction de communication, de partage. Une certaine distanciation s'opère. Une reconstruction avec les moyens disponibles (photos, souvenirs, informations) de ce qu'a été l'existence de leurs parents à partir de leur arrestation jusqu'à leur anéantissement s'effectue. Il leur faut retrouver le maximum d'informations sur l'histoire spécifique du convoi Y. Son inscription dans l'histoire apporte une transformation, même soixante ans après, des traumatismes, deuils, douleurs et blessures de l'enfance. La proposition de Y. Mouchenik de réaliser un écrit remporte une adhésion : écrire un livre témoignage où chacun serait en mesure de rappeler, d'honorer la mémoire de son ou de ses parents déporté(s).

"Personne ne nous a psychanalysés après cette guerre, personne ne nous a aidés à supporter les conséquences de cette guerre" (Marc, p.31). La diversité des récits des adhérents rapportés montrent la complexité des parcours de chacun. Les conditions de ce trauma ont la particularité d'avoir été provoquées par une volonté de destruction de l'homme par l'homme. Ces enfants juifs ont vécu une irruption dévastatrice dans leur environnement familial et social. Ils ont été cachés pour leur permettre de survivre, à la suite de la séparation. Ils ont été confrontés trop souvent à un monde où ils étaient niés dans leur être juif, dans leur être humain, dans leur être enfant. Placés dans des environnements, indifférents ou ignorants de leur histoire passée, ils n'ont bénéficié d'aucune parole pour accompagner leur vécu, leur détresse. Ils ont subi une désaffiliation de leur groupe d'appartenance, une atteinte à leur filiation, leur identité. Comme l'écrit B. Cyrulnik dans la préface, "ceci a provoqué un traumatisme insidieux, répété chaque jour, qui s'est inscrit dans le développement de leur personnalité au point de devenir un organisateur du moi".

Les effets traumatiques de la violence de la séparation des parents ont été suivis de la violence des retrouvailles. Certains, qui ont attendu le retour, sont confrontés à la révélation brutaled'un non-retour. D'autres retrouvent des parents, autres que ceux qu'ils ont perdus. A l'illusion succède la désillusion. Les récits font état alors soit de l'absence de paroles des revenants, soit d'un trop de paroles, équivalant à une necessité de décharge sur leur enfant ou même petits-enfants.

Paroles ou images dans le manque ou le trop, sont alors source de trop d'excitations. Les symptômes sont mentionnés. Le clivage a protégé une insertion sociale, mais ils disent tous leurs difficultés à communiquer avec leurs enfants. Dépression, violences comportementales ont perturbé leur vie familiale. Des manifestations psychopathologiques peuvent être nommées, sidération de la pensée, amnésie concernant le passé. Nombreux sont ceux qui mentionnent un sommeil impossible ou habité de cauchemars durant de longues années, une crainte de l'effondrement, un gel de la pensée, un gel des affects. D'autres disent souffrir de leur incapacité à gérer leurs émotions. Les premiers contacts avec l'association ont soulevé un bouleversement émotionnel intense, mais l'association a alors joué son rôle de contenant, telle "une matrice familiale" selon le dire d'Henri. Selon l'âge de la première rupture d'avec les parents, les enfants nés après le départ du père par exemple, ne peuvent avoir de souvenirs conscients. Ces enfants font part d'un ressenti évoquant une mutilation psychique, Marc : "je sentais que j'avais un manque, j'ai pu réaliser que c'était un manque de papa". Les plus âgés peuvent montrer leur accrochage à une dernière parole de leur mère par exemple, ce qui les a amené à une hypermaturation apparente, prendre en charge les plus jeunes des enfants, d'autres sont restés fixés à des images traumatiques plus ou moins imaginaires. Ce sont souvent les plus jeunes, moins sidérés par la violence du trauma, moins dans la culpabilité peut-être, qui ont été les plus actifs pour l'organisation des rencontres de l'association.

En l'absence du deuil, l'ensemble des adultes, anciens enfants cachés, disent la difficulté à investir affectivement leurs enfants, la difficulté à être, à ne pouvoir évoquer l'histoire antérieure. Ils ont conscience de provoquer chez leurs enfants une recherche d'être en lieu et place de leurs parents. Ils disent que le silence a été omniprésent entre leurs enfants et eux, "j'aimerais tant leur dire mais je ne le peux pas", "Mes enfants peuvent-ils être concernés ?", est une question récurrente pour la majorité. Un travail sur l'extérieur et l'intérieur, groupal et individuel des adhérents leur permet de trouver une figurabilité et la construction des représentations transforme l'incorporation massive et non négociable des traumas en introjection. Y. Mouchenik fait référence à Freud (1915) et à la crypte, concept de N. Abraham et M. Torok, telle une enclave entre le moi et l'inconscient, qu'ils ont nommé "refoulement conservateur". Henri qui se vivait "sans mémoire" commença par réintégrer psychiquement son père. Puis, suivant l'injonction d'un autre, il accepta de faire le pélerinage à Auschwitz. "Ce premier voyage a soulevé la chape de plomb derrière laquelle je me cachais depuis des années". Le fait de suivre ensuite les commémorations, la lecture des noms permirent de sortir des représentations imaginaires pour "transformer les fantômes en morts" (Henri). Le travail de deuil ne peut commencer si la réalité de la mort n'a pas été réalisée .. l'amnésie, le vide ressenti, "le trou noir" ne peut le permettre avant qu'ils trouvent ou retrouvent des représentations, des liens qui ont pu exister avec les disparus, entre les disparus avant leur assassinat.. "les personnes qui vont à Auschwitz n'éprouvent pas un soulagement mais ils font leur deuil, c'est là qu'ils comprennent que leurs parents sont vraiment morts, ils sont là et voilà" (Nicole, p.67).

Ces récits montrent que certains de ces anciens enfants devenus adultes conservent douloureusement une ambivalence à l'égard de leurs parents, conflits antérieurs au traumatisme ou contemporains, source supplémentaire de difficulté pour le travail de deuil avant d'en avoir pris conscience. "C'est la première fois que j'ai rêvé de mon père sans que ce soit un cauchemar". Dans une conférence non publiée de Berges, ce dernier insiste sur le fait qu'aux yeux de l'enfant le parent mort, celui qui est parti sans retour, est coupable, à l'origine de l'agressivité et de la revendication, et sous-tend "je lui en veux d'être mort". La haine fait obstacle à l'aide que le sujet peut recevoir. "On a beau dire : faites le deuil, moi, je ne veux pas faire le deuil, faire le deuil, c'est les faire mourir une seconde fois". L'écrit assure et rassure sur la permanence de la mémoire, la transmission est assurée pour les générations futures. "Le livre, ce n'est pas plus mal car ce sont des traces qui vont rester pour les générations qui viennent, mon fils, mon petit-fils, ils auront l'histoire de leur grand-mère". Sa réalisation, dont chaque récit fait état, a été très investie par les adhérents et a permis à l'ensemble de leurs auteurs d'affronter la souffrance au bénéfice de la pensée. L'auteur introduit le concept de "futur antérieur" "introduit par Berges en 1996", applicable au génocide qui rend compte de la fréquente et impérieuse recherche dans les études d'archives chez les adhérents. Il s'agit de lutter contre cette négation de l'existence et de la naissance de leur parenté assassinée, celle des rescapés et des revenants. Les possibilités de communications s'ouvrent alors, entre les différentes générations, réintégration par le réordonnancement de la succession des générations mais également par la réappropriation des multiples facettes d'une culture et d'une histoire qui n'a pas commencé avec la Shoah. Comme l'indique Y. Mouchenik, la perception même du génocide est rendue possible car parallèlement s'élabore et se matérialise le support d'une possible transmission. Le livre est un passeur de mémoire, de souffrances et de douleurs, où les enfants cachés deviennent des acteurs, "un nom, une date et un lieu de naissance ne suffisent pas mais il était important qu'il y ait des traces biographiques avec les éléments que l'on peut connaître aussi minimes soient-ils." La personne déportée ne se réduit pas à la déportation qu'elle a vécue (Sylvie, p. 87).

Ce livre ouvre notre attention à l'égard de tous les enfants de notre monde subissant une négation de leur enfance sous quelques formes que ce soient, sur les conséquences des traumas précoces sur l'individu et sa descendance. Il y a urgence comme l'écrit Marie Rose Moro à lire ce livre captivant qui vient enrichir notre connaissance, là où il faut nous ouvrir à la nécessité d'une écoute, mobiliser nos capacités receptives plutôt que de nous en détourner..