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La figurabilité psychique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°120 - Page 14-16 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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La figurabilité psychique

Six ans après la première édition de l'ouvrage chez Delachaux et Niestlé, La figurabilité psychique de César et Sára Botella, est rééditée par In press, avec l'adjonction d'une préface à la deuxième édition qui vise notamment à justifier le choix de  "figurabilité" plutôt que de "présentation"  pour la traduction de Darstellung.

Rappelons les grandes thèses de l'ouvrage. Une théorie psychanalytique centrée exclusivement sur la notion de représentation s'avère insuffisante. Rassemblant des travaux élaborés sur près de vingt ans, retravaillés et actualisés, auxquels s'ajoutent des textes inédits, César et Sára Botella, analystes formateurs de la Société Psychana­lytique de Paris, présentent une conception du psychique qui insiste sur l'inséparabilité du négatif, du trauma et du surgissement d'une intelligibilité ; ils s'intéressent à un processuel primordial de la vie psychique, qui reste fondamentalement pris dans l'hallucinatoire, issue psychique au risque de l'implosion du négatif. A cet égard, le titre de l'édition anglaise, beaucoup plus précis (The Work of Psychic Figurability. Mental States without Representation, Brunner-Routledge, 2004), éclaire le propos en soulignant l'activité psychique de l'analyste qui est l'objet de leur réflexion, le travail de figurabilité.

L'expérience de ce qui n'a pas été mis en mots, et qui reste irreprésentable est une des choses les plus difficiles à penser clairement en psychanalyse, alors que le psychanalyste y est sans cesse confronté. Habituellement, la compréhension de l'analyste est centrée sur le concept de représentation, et néglige de ce fait ce qui n'est pas représentable. César et Sára Botella montrent l'analyste au travail lorsque ses propres capacités de représentation sont subverties, et que certains patients provoquent chez l'analyste une impression d'irréalité. Les communications de ces patients ne sont pas directement compréhensibles et significatives pour le mode de pensée habituel de l'analyste. Les auteurs mettent en évidence combien il est important de prendre pleinement en compte l'impensable, et ils montrent comment faire. Le travail de figurabilité requiert de l'analyste une modification de sa façon de penser et une capacité de régression formelle jusqu'à un mode de pensée hallucinatoire, analogue à celui du rêve mais dans le temps même de la séance. Cette position en double par rapport au patient, si l'analyste peut à la fois le tolérer et l'observer sans s'y engluer, est l'essence du travail de figurabilité. Ainsi s'éclai­rent les voies décisives qui vont de la non-représentation à la figurabilité, de la trace amnésique, qui caractérise la mémoire sans souvenir, jusqu'au rêve- mémoire. Le travail de figurabilité de l'analyste, rendu possible par sa régression formelle lors de la séance, permet cet accès nécessaire à la mémoire sans souvenir, au sein d'un actuel qui n'appartient pas au présent et dont la continuité avec le passé n'est pas représentable.

Si les auteurs tiennent au terme de "figurabilité", c'est qu'il est justement essentiel pour leur propos de distinguer les communications fondées sur des représentations psychiques constituées, éventuellement accessibles à la mise en mots, de celles où le travail de détermination de représentations adéquates et de mise en mots requiert une activité psychique particulière dans laquelle l'analyste commence par accompagner le mouvement psychique régressif de son patient jusqu'à des expériences de type hallucinatoire. Certes, il ne s'agit pas d'hallucination : dans l'hallucination psychotique, le sujet ne perçoit pas son mouvement psychique et il est passivement capté par la perception qu'il hallucine, dans une négation de sa propre réalité psychique. Ici, l'hallucinatoire est conçu comme une aptitude normale de la psyché, mise en oeuvre dans le rêve et généralement inhibée à l'état de veille du fait de l'intérêt porté à l'épreuve de réalité. Mais dans la séance analytique, lorsque le patient est en contact avec de l'irreprésentable, l'analyste peut se laisser aller à régresser le long de l'axe qui va de la représentation à la perception, c'est-à-dire du représentable à ce qui est saisi immédiatement -hallucinatoirement- sans être représenté.

La première partie de l'ouvrage est centrée sur les rapports entre la figurabilité et le négatif et comporte en particulier des remarques importantes sur le négatif du cadre analytique et sur la non-représentation. Elle permet de définir la figurabilité et le travail de figurabilité, axe d'intérêt central des auteurs depuis 1983, et qui a donné lieu à leur rapport au Congrès des psychanalystes de langue française en 2001. Lorsque, dans des situations limites, de façon inattendue, la pensée de l'analyste régresse au-delà de l'attention flottante et tend à désinvestir ses représentations de mots, il peut surgir un accident de pensée, une rupture d'avec le monde des représentations, équivalent à l'état traumatique de non représentation. Cet "accident" suppose un mouvement régrédient de convergence-cohérence qui trace de nouveaux liens dans la simultanéité des champs multiples et variés de la séance (discours ou agir de l'analysant, transfert / contre-transfert perceptif actuel ou issu des séances antérieures). La capacité psychique d'un tel mouvement est la figurabilité, et son accomplissement, le travail de figurabilité dans lequel la régrédience de la pensée de l'analyste produit une "figure" qui ouvre la séance à une intelligibilité de la relation entre les deux psychismes fonctionnant en état régressif. L'aboutissement de ce travail en double est révélateur de ce qui, existant déjà chez l'analysant en état non-représentable, en négatif du trauma, peut enfin accéder à la représentation.

Mais pourquoi l'analyste est-il amené à une telle régression ? C'est que certains patients ne peuvent accéder de façon stable et psychiquement investie à une représentation d'eux-mêmes et de leur vie psychique. Lorsque l'objet primaire n'a pas élaboré de représentation psychique du bébé, investie positivement, lorsque la rêverie maternelle (pour de multiples raisons) a manqué, l'effet traumatique porte sur les capacités de représentation de l'enfant. La mère doit être un miroir dans lequel le bébé se découvre. La mère est le premier double de l'enfant, qui expérimente en elle ce qu'il a déjà potentiellement en lui-même.

La fonction de double est essentielle aussi pour la créativité. Freud lui-même a tenté d'utiliser comme des doubles Fliess, puis Jung, mais le transfert homosexuel a entraîné la rupture de leur amitié lorsqu'il s'est dégagé de cette première position ; plus tard, la figure de Moïse, et la relation à Romain Rolland joueront des rôles analogues, permettant à chaque fois une créativité plus libre. De même la fonction de double assumée par l'analyste dans la cure peut-elle favoriser l'émergence d'une créativité nouvelle ou plus libre chez le patient.
 
C'est sur cette dynamique du double que se centre la deuxième partie, qui s'intéresse à la carence auto-érotique du paranoïaque avant de présenter les caractéristiques du travail en double (à partir d'un article de 1995 sur la dynamique du double en séance publié dans la Monographie de la Revue française de psychanalyse consacrée au Double). La pensée animique permet de comprendre la double conviction "seulement dedans - aussi dehors" qui consiste à nier la perception de l'objet pour pouvoir l'investir dans la représentation, condition pour le retrouver dans la perception selon le double mouvement constitutif de l'épreuve de réalité. Dans certaines cures, la communauté dans la régression de la pensée peut aller jusqu'à un état pré-animique. L'analyse du fondement négatif du trauma, qui ouvre la troisième partie, permet de mieux saisir la problématique de l'hallucinatoire qui s'y trouve développée tandis que la quatrième partie propose une approche psychanalytique de la perception qui nous ramène à l'objet perdu de la satisfaction hallucinatoire et plus particulièrement à la trace originaire du manque. La prise en compte de l'hallucinatoire oblige ainsi à renouveler et à complexifier notre conception des rapports entre le perceptif et la causalité psychique.

Les cas cliniques développés dans l'ouvrage, notamment celui de Florian, qui illustre et explicite la notion de travail en double, soutiennent sans cesse l'effort de compréhension du lecteur tout en témoignant de "l'art de l'analyse" mis en oeuvre par les auteurs. Florian s'accroche souvent à un détail perceptif qu'il commente, la musculature tendue. Il a rapporté, lors d'une séance un rêve de douche, où il ne suit pas l'analyste, rêve dont le contenu semble clairement homosexuel et sur lequel il n'associe pas. Or le mouvement de la séance suivante, qui a lieu après une rencontre fortuite avec l'analyste, amène à l'émergence de doutes chez le patient et de sentiments d'étrangeté chez l'analyste, qui dans leur élaboration progressive vont donner lieu à de toutes autres associations de ce même rêve, beaucoup plus tragiques, et dévoilant un tout autre pan de l'économie psychique où la destructivité assemble hallucination négative et cauchemar, dans un univers de terreur et de désorganisation du moi où l'homosexualité a fonction de bouée de sauvetage. La restitution remarquable du travail de pensée et de figuration de l'analyste au fil de la séance fait tout le prix de ce déploiement élaboratif passant par la régression formelle et le travail en double.

Cet ouvrage important est caractéristique des recherches les plus pointues de la psychanalyse française, qui accorde une grande importance à l'affect et à l'hallucinatoire et qui confère une place essentielle aux dynamiques de la régression et de l'après-coup, refusant de s'en tenir au seul hic et nunc de la séance. Il faut noter l'importance accordée par les auteurs à la sexualité infantile. Pour César et Sára Botella, c'est la sexualité, l'investissement libidinal, qui nous permet de transcender l'impensable et qui suscite le pouvoir de figuration de la psyché, nous protégeant contre le négatif et la destructivité déliée. Un exemple nous en est donné dans leur commentaire du jeu de fort-da : le petit-fils de Freud est hors du berceau et jette la bobine dedans, et non l'inverse - ce que l'on remarque rarement, et qui est pourtant essentiel pour rendre compte de sa quête de contenance de l'affect de perte ; il doit se débrouiller pour élaborer non seulement l'absence de la mère mais la désorganisation psychique que cette disparition entraîne en lui. Or ce qui va lui permettre de figurer vraiment une mère qui peut partir mais aussi revenir, c'est de passer de l'irreprésentable de l'absence sans signification à l'intuition d'une scène primitive : l'expérience négative terrifiante de l'absence se métamorphose en capacité positive de penser dans la mesure où se profile le troisième terme, le père, comme celui qui peut être la raison de l'absence de la mère. Ainsi ne faut-il surtout pas exclure la sexualité infantile de la compréhension de ces états régressifs sur le plan formel ; la mise en évidence d'un "sexuel pré-sexuel", selon le mot d'André Green, est un enjeu d'importance, très présent à la pensée de nos auteurs.

César et Sára Botella sont venus à la théorisation analytique à partir de leur pratique auprès d'enfants et d'adolescents, ont été marqués par l'approche psychosomatique de Pierre Marty, Michel Fain et Michel de M'Uzan, et sont en dialogue constant avec la pensée d'André Green dont ils reprennent en particulier l'insistance sur le double retournement pulsionnel et l'hallucination négative. Leur perspective les amène à construire une conception d'ensemble de l'appareil psychique, dans toute la dynamique de l'histoire d'un sujet, sans rien renier ni atténuer de la sexualité infantile, tout en restant très attentifs aux détails des mouvements psychiques qui se produisent en séance, tant chez l'analyste que chez le patient. Il s'ensuit une clinique très sensible aux mouvements contre-transférentiels, apte à entendre les processus relationnels paradoxaux et les vacillements de la représentation régressant vers l'hallucinatoire : César et Sára Botella font ainsi place aux moments régressifs profonds des patients névrosés comme aux fonctionnements paradoxaux des patients dits états limites (et plus largement les pathologies non névrotiques). Leur ouvrage est précieux pour rendre les analystes plus disponibles pour ces mouvements de régression formelle que leurs patients leur font vivre, à la condition qu'ils ne se crispent pas sur le déjà connu et représenté. Ils permettent un renouvellement de notre compréhension de l'appareil psychique et de sa capacité de régrédience, grâce à la reconnaissance des fonctions de l'hallucinatoire dans la relation transférentielle, et de sa puissance d'élaboration dans la cure de ce qui était jusque là resté irreprésentable.