La Revue

La première fois : La part du corps en consultation
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°116 - Page 40-42 Auteur(s) : Fabio Berto
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La consultation psychomotrice au sein du CMPP est d'abord une demande d'investigation, une sorte d'outil diagnostic. Parfois, cette notion de diagnostic est dépassée par la place que le symptôme occupe. Les manifestations psychomotrices viennent remplacer toute mentalisation. Le patient est dans une impossibilité d'élaboration, soit par une hyperactivité psychomotrice, l'enfant est incapable de rester sur place et nous sommes pris par un sentiment d'impuissance, soit par une inhibition psychomotrice, la consultation est sans mouvement et nous avons un sentiment d'être bloqués face à une grande résistance. Nous étudierons ici la place que le symptôme corporel occupe dans la dynamique de la consultation où cette notion diagnostique dépasse le cadre de la consultation. Je ferai référence au mode de fonctionnement psychique, celui qui implique la relation consultant/consulté. Il y a un autre facteur important à rappeler dans le mode de fonctionnement psychique. Le patient a déjà été vu par un consultant et celui-ci a une idée de la souffrance du patient. C'est dans cette perception subjective qu'il va justifier le motif du bilan. Le patient est adressé à un Autre (au sens lacanien) qui est supposé savoir/avoir un regard où le corps occupe une place centrale. Le patient est adressé à la psychomotricité puisque son symptôme nous parle par le biais du corps. Nous avons parfois du mal dans la perception du symptôme et dans sa représentation. Dans la vignette clinique, nous allons voir comment l'approche psychomotrice peut aider dans le processus de psychisation. Alex a 7 ans et est le dernier d'un fratrie de 3, ses soeurs aînées ont 10 et 9 ans. Le motif de la consultation : à l'école, Alex est un enfant instable, incapable de se concentrer, qui ne fait pas attention à ses autres camarades et, à la maison, il est hyperactif, ne s'arrête pas une seule seconde, incapable de jouer avec ses soeurs, il est toujours dans une opposition et cherche souvent le rapport de force. Dès sa naissance, c'était un enfant qui pleurait beaucoup la nuit, difficile à calmer. Des moments de séparation, une première hospitalisation à trois mois pour une bronchite qui a duré trois jours (la mère ne restait pas à l'hôpital la nuit pendant l'hospitalisation) et puis, une deuxième fois, trois mois après pour une otite, Alex reste quatre jours hospitalisé (la mère reste pendant la nuit, mais est absente pendant la journée). Une intervention chirurgicale à 14 mois pour une pose de yo-yo. Lors du premier rendez-vous, Alex est accompagné par son père et dans la salle d'attente, je suis face à une résistance. Alex est caché derrière son père et ne veut pas venir. Le père l'accompagne et participe au début de l'entretien. Une fois dans mon bureau, Alex est mutique, timide.. J'explique en quoi consiste un bilan psychomoteur en parlant surtout du corps et je vais essayer de savoir comment Alex vit son propre corps. Alex montre son consentement en me faisant un signe de la tête. Je demande au père de sortir, mais, avant que le père sorte du bureau, il lui dit : "Montre lui ce que tu sais faire". Alex se jette dans les bras de son père qui lui dit : - "il faut que tu sois seul et ce n'est pas grave. Je vais finir le livre pour ta soeur". Une fois seul avec Alex, nous passons au bilan d'évaluation, je lui demande de me dessiner un bonhomme, le plus beau qu'il puisse faire. Il choisit la couleur rouge et commence son dessin par la tête, les yeux, la bouche, le corps, les jambes et puis les bras. Il fait une superposition de coiffure - petite, moyenne et puis très grande, qui s'allonge vers les jambes jusqu'un bas de la feuille. Et en partant d'entre les jambes du dessin il remplit tout l'espace vide de la feuille. Je sens qu'il y a quelque chose de très fort et important pour Alex, et les seuls mots qui me viennent à l'esprit sont "Tu te caches et tu souffres comme dans ton dessin". Je garde pour moi cette association sans pouvoir la restituer. Je regarde son dessin : "Tu n'as pas beaucoup de place, n'est-pas ?". Alex baisse sa tête et cache progressivement son visage entre ses bras en s'appuyant sur son dessin et commence à pleurer. Toute tentative pour essayer de le consoler est vaine, sauf lorsque je lui dis : "On va chercher ton papa". Il s'arrête de pleurer et je fais entrer le père. Alex est calme. Le père dit : "il est toujours dans l'opposition et je suis sûr qu'il n'a rien fait de valable". Alex est caché derrière ma chaise et c'est pour moi le signe soit qu'il veut une protection, soit qu'il ne veut pas que je montre à son père ce qu'il vient de vivre avec moi. Je propose un deuxième rendez-vous. Sans commenter l'événement, je suis pris par un sentiment bien partagé, la souffrance exprimée dans son dessin avec cette violence affective, ce débordement pulsionnel sans limite et sa résistance comme une carapace qui empêche tout accès à une représentation. La blessure narcissique est présente dans ce corps timide. Deuxième rendez-vous, en allant chercher Alex dans la salle d'attente, ce sont les deux parents qui se précipitent pour me dire bonjour. Je suis face à des parents très présents, Alex est toujours très timide, presque derrière eux en retrait. Je suis surpris mais je reçois les trois. Une fois dans mon bureau, dès le début du discours parental, Alex est très instable, il bouge beaucoup en touchant à tous les objets de la pièce. La principale préoccupation du père, c'est la réussite scolaire, elle est le centre du son discours, et il parle beaucoup de lui et de son métier d'instituteur. Son discours est très opérationnel et sans affect. La mère parle plutôt de son angoisse de ne pas pouvoir faire obéir Alex, insupportable à la maison avec elle et avec ses soeurs. Son discours est monotone et son expression est dépressive. Au moment où la mère parle de ses difficultés avec Alex, en mettant l'accent sur sa fragilité et la peur de lui faire mal, Alex est debout sur un tabouret pour essayer d'attraper un jouet. La mère intervient pour dire "vous voyez bien, il est toujours comme ça. Insupportable, sans aucune notion du danger". Ma réponse "ce n'est pas grave. Il peut monter pour prendre ce jouet". Je sens un climat très dense. Alex est le "tourment qui perturbe la vie familiale et scolaire et je suis amené à témoigner. J'ai l'impression que les parents mènent l'entretien pour prendre l'espace d'Alex. Je tiens à redonner un espace à Alex en l'autorisant à prendre ce jouet. Lorsque je me retrouve avec Alex, je lui pose la question : "tu es d'accord avec ce que viennent de dire tes parents?". Il me répond : "c'est toujours comme ça, ce sont mes soeurs, elles ont toujours le dernier mot et maman est toujours là pour les défendre. Papa veut que je sois le meilleur. C'est trop dur". Je pense à son dessin et je fais entendre que j'avais déjà compris. Le bilan va se dérouler sans problème, Alex est très calme, présent. Tous les autres éléments du bilan sont bien. Bonne orientation spatiale, latéralisation bien définie, bon schéma corporel également. Je suis face à une symptomatologie où c'est par le corps que se manifeste la souffrance. Le débordement pulsionnel fait penser qu'Alex n'a pas vécu de moments structurants. Pour ses parents, Alex est vu comme un enfant instable et Alex ne sait pas de quoi il souffre. Nous restons avec une lecture proche de la manifestation du symptôme -psychosomatique, instabilité psychomotrice. Toutes ses choses ne laissent pas la place à un fonctionnement psychique capable d'incorporer, de projeter. Alex n'a certainement pas eu une contenance normale. Une mère qui avait du mal à l'investir et qui en plus était très angoissée et pour qui Alex était perçu comme un objet non satisfaisant. Je m'interroge si dans les symptômes présentés par Alex aujourd'hui, ce ne serait pas qu'une actualisation du vécu d'Alex pendant ses premiers mois d'existence. On voit bien dans les travaux de Pierre Marty et Michel Fain "l'importance du rôle de la motricité dans la relation d'objet" qui questionne l'activité de la pensée, et son lien étroit avec la qualité de la motricité primaire et la sensorialité. J.-P. Caillot, en reprenant Winnicott, montre les deux aspects du sein pour maintenir la contenance et nous explique qu'à défaut de ce moment de structuration, l'introjection-l'appropriation du bon objet et l'exclusion du mauvais objet, le nourrisson va essayer une autre forme de contenance, l'auto-contenance. C'est la carapace musculaire qui joue le rôle du sein contenant, c'est donc la motricité qui reprend un rôle de décharge pulsionnelle. Par conséquence, le processus de psychisation devient déficient. Pour Alex, c'est certainement par ce mouvement qu'il essaie de trouver sa place, la motricité à la place des fantasmes. La nature de notre travail se définit alors comme une transformation de l'agir corporel en fantasme, en symbolisation. Dans le cas d'Alex, la motricité empêche toute représentation car toute mentalisation est source d'angoisse. Il a une carapace protectrice face aux exigences du père ou une hyperactivité motrice face à une mère déprimée qui n'est pas contenante, qui ne semble pas du tout pouvoir être satisfaite et surtout ne pas savoir investir ses objets. Dans ce cas, une rééducation psychomotrice classique risquerait d'être du côté de la symptomatologie. Il faut alors préparer le terrain pour que l'enfant puisse accueillir ses représentations et la meilleure façon serait de promouvoir un espace capable de contenir le débordement pulsionnel. Je pense à créer un "espace transitionnel" où les objets réels seront comme des écrans capables de recevoir les projections primaires. Nous allons donc prendre la place d'une mère passablement bonne. Passablement bonne, puisque c'est le cadre et le mode fonctionnement du thérapeute qui doivent prendre ce rôle -lieu de transition, de contenance. La première séance se déroule avec une force pulsionnelle très importante, Alex bouge beaucoup, le bureau me semble trop petit pour contenir Alex. Je ne fais aucune remarque sur son hyperactivité et je lui propose simplement une pâte à modeler ou une feuille pour faire un dessin. Alex me demande s'il peut construire une cabane, en me montrant des tapis de gymnastique posés contre le mur. Alex choisit sa façon d'investir son espace. La cabane le protège de mon regard et de ma critique. Une fois dans sa cabane, il peut dessiner, jouer et surtout se calmer. Toute production réalisée dans sa cabane n'est pas partagée tout de suite et nous avons besoin de plusieurs séances pour qu'il puisse me montrer un dessin. Alex va sortir de sa cabane au moment où il pense que je ne représente plus un risque pour lui et que je l'accepte tel qu'il est. Une fois cette phase passée, c'est le moment de s'occuper de l'enveloppe corporelle, nous suivons son idée d'animaux où ce sont les petits qui sont responsables du toilettage. Nous avons une couverture en laine et Alex s'enveloppe dedans pour s'auto-nettoyer. Durant, la troisième phase, en suivant toujours ses idées, je suis un chasseur qui tue le père d'une famille de loups pour prendre la place de celui-ci et pouvoir vivre comme des loups et de s'occuper des petits. Pour conclure, le travail psychomoteur devrait permettre de soutenir des situations comme celle d'Alex. Selon René Roussillon, c'est par le jeu, la proposition d'un espace qui favorise une sécurité, une liberté que l'acte devient processus de psychisation, processus de l'élaboration. C'est dans l'accompagnement que la fonction psychique du jeu -sa nature, une expérience sensorielle condensée- va s'intégrer dans une relation avec l'autre, par la mise en scène des rôles, où le thérapeute joue les objets internes, capable de survivre aux attaques de la problématique du patient, en transformant l'agir corporel en fantasme en symbolisation.