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La première fois : Le discours intérieur
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°116 - Page 37-39 Auteur(s) : Florence Melese
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Le thème de la première fois m'a donné envie d'examiner ce qui se passe dans ma psyché d'analyste, lorsque je reçois en consultation un adolescent et sa famille pour la première fois. Mise en situation d'entendre cette foule que représente la famille, quelles sont les pensées qui me traversent et qui me conduisent à me construire une représentation des conflits psychiques d'un adolescent. Ce qui se passe dans un premier entretien de ce type me semble, pour ce qui est du fonctionnement de l'analyste, de même nature que ce qui se passe avec un individu qui vient demander une analyse. Au cours de ce premier rendez-vous, l'analyste est à l'écoute de ce qu'il ressent. Ce qu'il éprouve en présence de ce patient témoigne de la manière dont sa psyché se laisse mobiliser, de comment elle est affectée au contact de cette autre psyché. Ces éprouvés, ces ressentis sont les signes qui se laissent saisir par la conscience des processus inconscients mobilisés chez l'analyste. C'est à l'écoute de ses propres associations puis de ses propres constructions, à l'écoute de son propre discours intérieur, qu'il pourra mesurer son engagement dans l'évènementialité psychique du patient, sa propre mobilité psychique ainsi que sa disponibilité à se laisser affecter par ces constructions. Le discours du patient s'adresse en séance aux objets partiels que représente pour lui l'analyste. Il provoque chez l'analyste l'émergence de pensées, de fantasmatisations qui paraissent parfois sans rapport avec ce qui se laisse manifestement entendre dans l'entretien. C'est à partir de ces pensées, de ce discours intérieur dont il est le lieu, que se fait jour chez l'analyste une représentation des conflits à l'oeuvre dans les différentes instances psychiques du patient. Freud définit le travail analytique comme consistant "en deux pièces entièrement distinctes, qui se joue sur deux scènes séparées et concernant deux personnages dont chacun est chargé d'un rôle différent". Nous avons l'habitude d'éprouver quotidiennement dans notre pratique d'analyste la difficulté à maintenir ces deux scènes à distance. En effet, il est inhérent à la nature du transfert que nous soyons tentés d'établir un lien de cause à effet entre l'"histoire" dont le patient nous fait part, son discours manifeste, et le fonctionnement psychique que nous subodorons. Maintenir cet écart entre les deux scènes n'est pas une tâche facile en situation transférentielle avec un individu. Les choses se compliquent encore quand nous nous retrouvons confrontés à un groupe d'individus. Nous sommes alors en situation d'entendre une légende familiale dont une des fonctions est de justifier économiquement le motif de la consultation. "L'une des tâches de la consultation est de permettre la décondensation de la scène familiale et sa fragmentation en différentes scènes, une par individu. Démassifier le groupe familial pour qu'émerge de l'individuation et que chacun puisse entendre la partition qu'il joue dans cette scène". La situation transférentielle, qui consiste à entendre dans les premiers entretiens un adolescent et sa famille, complique la tâche de l'analyste en position d'être le lieu de discours intérieurs issus des différents lieuxpsychiques de plusieurs individus. Il lui faudra donc être attentif à l'interpénétration des discours, à leur superposition, afin de décoder ce qui, de ses constructions procède du fonctionnement psychique de l'adolescent ou bien de l'adulte qui l'accompagne. Cette situation dans laquelle l'analyste a affaire au roman familial de deux individus distincts est vectrice d'une confusion des discours intérieurs. C'est cette confusion là qui nous entraîne parfois à nous justifier intérieurement la problématique du jeune par ce que nous entendons du conflit psychique du parent qui l'accompagne. Et de nous dire, par exemple, "pas étonnant qu'avec de tels parents, il ait telle difficulté". Cette confusion nous empêche, me semble-t-il, d'entendre ce qui est spécifique de l'adolescence à savoir un roman familial en constitution et une mémoire en devenir. Je vais illustrer mon propos avec le premier entretien d'un jeune homme avec sa mère qui a débouché pour le jeune homme sur une psychothérapie. C'est accompagné de sa mère que je reçus Jérôme pour la première fois. Il avait refusé de me voir seule, considérant qu'il n'avait rien à me dire, car sa mère l'avait forcé à venir. Elle prit donc la parole pour dire son inquiétude et son désarroi : jusqu'à présent, Jérôme était un élève brillant mais depuis l'année dernière il a déserté l'école et ses résultats scolaires sont catastrophiques. Il s'est mis, par ailleurs à fréquenter des jeunes qui lui paraissent peu recommandables et qui ont une très mauvaise influence sur lui : il fume du hasch à longueur de journée, fugue parfois pendant plusieurs jours et rentre à la maison dans un état catastrophique qui lui fait penser qu'il touche à des drogues dures. Pour elle, le malaise de Jérôme est en lien avec les difficultés qu'il a rencontré dans sa vie d'enfant et d'adolescent. Il a dû subir le divorce de ses parents quand il a eu 10 ans et la garde des enfants a été confiée à leur père grâce aux appuis politiques dont il bénéficiait à l'époque. Il occupait un haut poste au gouvernement. Depuis, elle n'avait cessé de se battre pour récupérer la garde de ses enfants, considérant que cet homme paranoïaque et violent ne pouvait faire un bon éducateur. Elle a fini par obtenir gain de cause il y a deux ans et Jérôme est venu habiter chez elle tandis que son petit frère choisissait de rester chez son père. Depuis le jour où Jérôme s'est enfui du domicile paternel, car il a du s'enfuir, son père ne voulant pas le laisser partir, il est resté sans nouvelles de son père et elle pense que cette absence est responsable en partie de la détresse de son fils. Elle évoque ensuite la violence et la fragilité de son mari, les ruptures du lien dont il était coutumier quand il se sentait menacé par un point de vue différent du sien. Elle fait allusion à la violence de leur relation de couple qui n'épargnait pas les enfants car ils assistaient aux injures et aux coups que lui portait cet homme. A entendre cette scène, j'éprouvais différents mouvements contretransférentiels. Je me surpris dans un premier temps à être irritée par le silence du jeune homme, à éprouver son silence et sa passivité dans la scène transférentielle comme un mouvement agressif vis à vis du cadre. Puis, j'éprouvais une sensation de gêne que je me formulais d'abord comme un mouvement défensif par rapport à une situation dans laquelle je me sentais mise en situation voyeuriste. Entendant à ce moment de mes constructions ce qu'évoquait la mère de ses rapports amoureux conflictuels avec son mari je pus saisir que je m'étais autoreprésentée dans la position narcissique du jeune homme. Je m'étais identifiée à la position passive de Jérôme mis en situation de témoin de la scène primitive de ses parents. La gêne que j'éprouvais prenait alors le sens de l'actualisation du mouvement défensif de l'adolescent débordé par les affects suscités par cette situation. Puis, me vint une idée que je trouvais surprenante : je me formulais que le père de Jérôme devait être un meurtrier en puissance et que, par sa violence, il agissait un désir de meurtre sur le rival que représentait pour lui sa femme. Je me formulais qu'en lui enlevant ses enfants, il avait cherché à faire disparaître leur mère. Ce discours intérieur venait représenter ce que j'entendais de la scène primitive qui se faisait jour dans le discours de la mère, témoignant de ses théories sexuelles infantiles. Une fois sa mère sortie de la pièce, Jérôme changea d'attitude : soudain présent, il sortit de sa réserve pour faire entendre sa propre histoire. Une tout autre scène prit corps alors dans l'espace transférentiel. Il est très amoureux d'une jeune fille avec laquelle il sort depuis un an. Mais il est maintenant très malheureux car leur histoire est devenue récemment tumultueuse : la jeune fille le rend jaloux en parlant avec d'autres hommes et en s'habillant sexy pour attiser leur convoitise. Il associe ensuite sur sa mère, disant qu'elle ne pourrait pas comprendre ce qu'il ressent. C'est pourquoi il ne lui en parle pas. Il préfère se taire et la laisser en dehors de cela. Revenant à son histoire avec sa copine, il dit qu'il craint de devenir fou quand il éprouve ce sentiment de jalousie. Alors il tente de lui faire comprendre ce qu'il ressent au cours de scènes épuisantes qui n'en finissent plus, qui peuvent durer des journées et des nuits entières. Pendant ces scènes, il doit se retenir de mouvements violents qui le submergent et qui pourraient le conduire à la frapper s'il ne faisait de gros efforts pour se retenir. Cette violence qu'il ressent à son endroit lui parait incompréhensible car ils s'aiment. Leur amour est aiguisé par l'imminence du départ de la jeune fille. Ils vont devoir se séparer car elle va déménager dans le Sud de la France. L'idée de cette séparation lui procure une douleur folle qui attise sa jalousie. Puis Jérôme associe sur les années passées avec son père. Il lui était impossible de s'exprimer avec lui car cet homme cherchait à l'enfoncer. Quand ce n'était pas à coup de rhétorique, il en venait aux mains. Le jeune homme essayait d'être toujours le premier en classe pour éviter une cause d'affrontement. Il se sentait malheureux chez son père car il n'aimait pas sa nouvelle épouse ni ses nouveaux petits frères. Il s'est donc enfui de chez lui, pensant que son père le séquestrerait s'il lui faisait part de son intention de partir chez sa mère. Jérôme me dit alors qu'il ne sait pas pourquoi il me parle de cela car cet homme n'est vraiment pas son problème. Il aimerait cependant bien revenir me voir pour essayer de comprendre cette douloureuse histoire qu'il vit en ce moment avec sa copine. Il aimerait comprendre comment c'est possible de s'aimer tant et de se faire tant souffrir. Changeant de position libidinale, Jérôme me laissait entendre sa propre représentation de la scène primitive, investissant du même coup, dans le transfert, une position active d'homme séducteur. L'image de la jeune fille aimée, du jeune homme jaloux et du père violent se superposaient, s'interchangeaient dans mon esprit comme si les intervenants de la scène amoureuse qui se faisait jour transférentiellement pouvaient alternativement ou en même temps occuper une ou bien toutes les places. Comme les intervenants d'un rêve, ils me semblaient pouvoir représenter, tour à tour ou en même temps, les enjeux pulsionnels issus des différentes instances de la psyché du patient. Mais ce qui m'apparaissait un peu plus clairement c'était la force et la conflictualité du courant tendre du jeune homme envers son père. Le mouvement de cette consultation avait donc provoqué chez le jeune homme la possibilité de se situer autrement, passant d'un refus à une demande de psychothérapie. Cette mise au travail lui avait permis, à partir de la légende familiale dont il était l'acteur, avec sa mère, d'élaborer le possible déploiement de son propre roman familial. Elle avait créé les conditions pour que, sortant de la psychologie des foules, Jérôme puisse inventer son propre mythe. Pour revenir au discours intérieur de l'analyste, j'étais, dans la première partie de cet entretien, soumise à l'attraction de la scène familiale. Cet enchevêtrement, cette superposition des discours qui se présentaient à ma conscience étaient issus d'un revécu de scènes de la légende familiale. Il m'en fallait passer intérieurement par cette confusion des discours, cette confusion des langues, pour que puisse se créer en moi les condition de l'écoute du roman familial d'un adolescent, roman encore en prise avec la légende familiale mais potentiellement en détachement, en constitution. Comment se construit le discours intérieur de l'analyste ? C'est à partir de l'attention flottante que l'analyste en fonction à une pensée rêvante nous dit J-B. Pontalis. Cet état dans lequel la vigilance s'abaisse privilégie le fonctionnement préconscient et l'accès à la sensorialité. Le préconscient, un lieu intermédiaire entre le conscient et l'inconscient, permet de transformer les représentations de choses en représentations de mots. Les mots de l'analysant, son discours, sont le support d'impressions sensorielles, d'événements psychiques qui sont accessibles par le préconscient de l'analyste. Ils viennent représenter l'événement psychique qui se produit dans l'actualité de la séance, répétition de mouvements pulsionnels antérieurs. Par le biais de son fonctionnement préconscient, l'analyste, à l'écoute de son propre discours intérieur, accède à l'évenementialité psychique du patient. Dans un travail récent, J.-C. Rolland va plus loin que cette relation de représentation entre le discours et l'événement : il leur confère une relation de substitution. Pour lui, le discours intérieur se substitue à l'événement psychique, ce qui nous permet de comprendre les modifications qu'apporte sur la psyché le travail analytique : les associations du patient et les constructions de l'analyste, en modifiant la structure du discours seraient susceptibles de modifier, après coup, la structure de l'événement psychique. C'est à partir du discours que nous nous tenons et des constructions que nous sommes à même de faire à propos de ce discours qu'en tant qu'analyste nous sommes en mesure d'accéder à une représentation du conflit à l'oeuvre chez un individu. Cette démarche déjà complexe est rendue encore plus ardue lorsque nous sommes en situation d'être traversés par plusieurs discours issus d'individus différents. Se laisser entraîner à la confusion des discours nous ferait courir le risque, en attribuant une relation de cause à effet entre le discours de l'un et la souffrance de l'autre, de méconnaître totalement ce qui est singulier et spécifique d'un individu.