La Revue

La première fois : y-a-t-il des psychothérapeutes d'enfants heureux ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°116 - Page 33-36 Auteur(s) : Nadia Bujor
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J'aimerais vous raconter les premiers entretiens au travers de deux histoires : celle d'une peinture célèbre et celle d'un garçon de neuf ans, Victor. La Parabole des aveugles se trouve dans un musée à Naples. L'histoire de Victor s'est passée dans un coin lointain. Pierre Bruegel, dit l'Ancien, illustre dans son tableau un passage connu de l'Evangile : le peintre tend à montrer l'homme entraîné aveuglément vers son destin, sans aucune échappatoire, dans une nature indifférente, d'une douceur presque révoltante. Lorsque je vois Victor pour la première fois, dans la salle d'attente, il tient avec force, par la main, son père, appuyé sur des béquilles. Impressionnée par cette scène, je les invite tous les deux dans mon bureau. Le père s'inquiète pour Victor car il a été témoin de la tentative de suicide de sa mère. Les parents de Victor sont séparés depuis six ans. Victor vit avec sa soeur chez leur mère. La mère est dépressive depuis bien longtemps et ses parents s'occupent autant d'elle que de ses propres enfants. Le père des enfants les voit de temps en temps. Un jour tout ce dispositif vole en éclat. Les grands-parents sont absents. Les enfants souffrent d'une angine. La mère est en rage et les enfants appellent leur père au secours. Le père propose à la mère d'amener les enfants chez lui, le temps que l'orage se calme. La mère acquiesce. Mais juste après leur départ, elle se met sur le rebord de la fenêtre du 3ème étage. Comme dans les films, la police et les pompiers arrivent et faute d'autres moyens (ils n'utilisent plus le filet de sécurité mais ils ne pensent pas à la bonne vieille couverture.) ils dessinent un périmètre "de sécurité" (disons "de la mort") et écartent tout le monde. Comme dans les pires cauchemars, la jeune femme saute dans le vide et une seule personne s'avance pour essayer de la sauver : le père ! Il réussit et ils arrivent tous les deux à l'hôpital, elle toujours en colère, lui avec les jambes fracturées. La scène s'est déroulée sous les yeux de Victor qui, accompagné par un policier, traversait la cour pour chercher les clefs de la maison chez la gardienne. Cette histoire m'est contée par le sauveur, le père de mon petit patient, comme s'il déroulait un scénario de film. L'histoire finie, il reste silencieux. "Dans la tempête", Victor a failli perdre ses deux parents. Plus facile de mourir que de vivre ensemble (pensai-je). Penser, représenter toutes ses choses dramatiques (l'effondrement réel de la mère, du père, des policiers, des pompiers, le dessin du périmètre de la mort) me semble affolant. D'un côté du périmètre de la mort, un père qui n'a pas pu protéger ses enfants de la violence de leur mère ni avant, ni pendant le drame (elle les battait violemment quand elle était en colère). Demande-t-il une aide à être père ? De l'autre côté, un petit garçon qui me demande peut-être de l'aider à avoir un père. Je veux essayer de montrer comment "accueillir", "penser", "métaboliser" les faits, que les enfants et les parents amènent au cours des premiers entretiens, peut se révéler important pour la suite du traitement. Le cheminement vers le dessin Victor, tête baissée, joue avec la pâte à modeler. Il ne me regarde pas et il ne répond pas non plus à mes tentatives de nouer un dialogue. La Parabole des aveugles s'impose à moi. Serais-je le dernier aveugle ? (après le juge, les policiers, les pompiers..) Alors, je lui propose de faire un squiggle. Il refuse et continue de faire de petites boules en pâte à modeler. J'attends et je me sens envahie par un sentiment de solitude incompréhensible. Un instant, je suis Victor "oublié", "impuissant". Alors je me penche pour attirer son regard et je lui dis "tu veux tellement me faire sentir que tu es fâché avec tous les adultes que tu ne me regardes même pas". Après un moment de silence, j'ajoute : "c'est vrai je suis nulle en dessin". Victor lève les yeux et me regarde comme si je venais de dire une immense bêtise. Il prend un feuille et commence à dessiner (il cache son dessin). La surprise des dessins Apparemment, l'intervention le rend moins méfiant et finalement je peux voir son dessin. Il a dessiné, sur la première partie de la feuille en bas à gauche, une moitié de "requin" (qui a surtout l'air d'une baleine) qui suit un petit poisson. Une ligne à peine perceptible les sépare de la deuxième scène. Un igloo, un feu dans la cheminée, un chasseur, trois oiseaux, un renard, un sorcier-fée. Le renard n'a pas de jambes, donc il ne peut pas courir et il ressemble surtout à un personnage humain, prisonnier à genoux par terre. A ma demande de raconter une histoire, il hausse les épaules. Il nous reste la solution, faute de squiggle, d'utiliser son principe et de transformer, peu à peu, les faits du dessin en éléments psychiques. "C'est vrai, nous ne nous connaissons pas. Moi je sui N. et vous ?" (Je m'adresse aux personnages du dessin). Victor baptise tous les personnages : le renard, le sorcier-fée, le chasseur, c'est Vitor (presque son nom). - "Moi : Et la baleine ? - Victor : Mais c'est un requin - Moi : Moi je suis la dame qui embête les enfants le mercredi matin. Et toi Victor, qui es-tu ? - Victor : Je suis le chasseur qui tire sur le renard" Le dessin qui "parle" L'intervention construite autour de la reconnaissance de son traumatisme (la reconnaissance de la nullité des adultes) s'inscrit dans la ligne ferenczienne. Le désaveu par la mère (en l'occurrence par le thérapeute) de ce qui a pu se passer rend le traumatisme pathogène, affirmait-il. La répétition du désaveu par le thérapeute, favorise selon moi la collusion entre les fantasmes et la réalité. Le thérapeute ne représente plus la sorcière, il est la sorcière, pourrait-on dire en paraphrasant Winicott. Inévitablement le processus thérapeutique risque de s'enliser dans la répétition. L'élaboration et la créativité ne trouvent plus leur place. Victor est le chasseur et aussi le petit poisson. Affolé par la peur d'être englouti par la folie maternelle, il essaie de "défendre" "sa maison interne". Dedans "il y a le feu" de la pulsion qui attend un adulte "suffisamment disponible" pour recevoir les projections. Nous voilà devant le défi du premier entretien, car si le feu rencontre encore une fois une "tête encombrée", il finit certainement en incendie. Pour le moment, remarquons le contraste (comme dans le tableau de Bruegel) entre la tranquillité du coin "Victor" (un igloo, le feu dans la cheminée) et la tragédie du dehors. La ligne fragile qui sépare les deux plans, représente la marge du travail thérapeutique à venir, comment faire pour que je ne sois pas perçue par cet enfant, ni comme le requin dévorateur, ni comme le petit poisson à manger, ni comme le chasseur, ni comme le renard ? Le renard reste un personnage énigmatique. Pour le moment, l'image de notre première rencontre se matérialise dans le personnage "sorcier-fée" ; je suis la fée qui pourra l'aider, lui et son père et je suis aussi la sorcière. Le deuxième entretien et la création du « "champ émotionnel commun" (A.Ferro) Le deuxième entretien est toujours intéressant car il permet d'apprécier l'opportunité d'une psychothérapie. Un des critères importants, c'est la qualité du dialogue inconscient que l'enfant a entretenu avec le thérapeute entre les deux entretiens. Ce dialogue se matérialise, dans un petit changement dans le discours et le plus souvent dans le jeu et, parfois, dans le dessin. Pour le deuxième entretien, Victor est accompagné par le grand-père paternel, venu de son pays pour s'occuper des enfants. Je veux revoir le père seulement avant les vacances. Mais continuons notre histoire. Cette fois, Victor dessine et moi je regarde. Les dessins s'inspirent directement des dessins animés et des jeux vidéos japonais : Le dragon Yu-Gi-Ho jette des flammes. Il a comme cible un petit personnage tout noir, tout petit, protégé par la "force miroir" (baptisée comme telle par Victor). La "force miroir" représente un bouclier. Dans le deuxième dessin de la même séance, la flamme gagne de l'importance et se retourne contre le dragon Yu-Gi-Ho. Au premier regard, nous trouvons dans ces dessins "le feu", métamorphosé en flamme. Il détruit le dragon faute d'être contenu par la "force miroir". Je suis vraiment intriguée par la représentation "force miroir"-moi. Non seulement notre premier entretien ne lui a pas donné le sentiment que je pourrais l'aider, le protéger de la dépression représentée par le petit personnage tout noir mais je me demande s'il ne pense pas que je pourrais lui faire du mal. Alors je dis : "cette force miroir ne fait pas son travail. Elle ne protège ni le petit personnage, ni le dragon". "Le dragon après est plus fort" répond Victor et il ajoute des chiffres, preuve à l'appui. Le dragon, le personnage "sorcier-fée" du premier dessin, surdimensionné, représente peut-être les efforts désespérés du pauvre Moi Idéal pour sortir du périmètre de la mort. Au deuxième regard, nous trouvons un "dragon dangereux" qui détruit autant l'autre que lui-même. Il me semble que nous aurons à parcourir tous les deux, un long chemin afin qu'il accepte d'"utiliser l'objet" (D. Winnicott) sans avoir le sentiment de le détruire. Au fond, "la force miroir" devrait nous protéger tous les deux autant de la violence destructrice que de l'amour. Victor se sent-il coupable d'avoir "endommagé" sa mère par le simple fait d'exister ? Une existence à ses yeux, peut-être sans valeur, car il n'a pu ni la "guérir" de la folie, ni l'empêcher de se jeter dans le vide, si tel était son rôle. Dans ces deux premières séances, il y a des moments d'émotion partagée et de surprise. Ces moments sont des éléments créateurs "du champ émotionnel" (A. Ferro) nés des identifications projectives croisées (Bion) et constituent le point de départ de notre rencontre. Le troisième entretien et le Soleil "pleure" Dans le troisième dessin, nous retrouvons le chasseur, le renard, les trois oiseaux. Le dessin est coloré et la mise en place des personnages change. Il dessine un chasseur qui tire sur un renard. Ce dernier, protégé par deux arbres, a bien des jambes et, même blessé, il court. Le premier arbre, qu'il dessine, a l'air presque déraciné, le deuxième s'accroche à la terre. Il ajoute le ciel et, en haut, à droite, une moitié de Soleil (moitié Soleil, moitié requin). Le Soleil a des yeux, un nez et une bouche, noirs. Cette fois il veut bien raconter une histoire : celle d'un chasseur qui poursuit un renard. Le renard court, les oiseaux ont peur et ils s'envolent. - Moi : "Il a les jambes blessées, le deuxième arbre est blessé aussi. Regarde les deux trous qui les balles lui ont faits. Mais qui se cache derrière l'arbre ?" - Victor : "Un petit insecte qui a peur" - Moi : "Toutes ses balles .. j'ai peur pour elle, pour le renard et pour le chasseur qui risque de se faire écraser par le premier arbre, qui tient à peine debout" D'une histoire à l'autre Les éléments de ce dessin permettent, si besoin il y a, d'évaluer l'opportunité de la psychothérapie pour Victor. Le renard blessé, le soleil triste, les arbres encadrant le renard comme pour le protéger. Remarquons que le renard, le ciel, les oiseaux ont la même couleur. L'espoir du renard blessé s'envole avec les oiseaux. Les arbres protecteurs comme la "force miroir" vont-ils résister aux attaques du chasseur ? Les balles (véritables projections d'émotions) que je ne suis pas arrivée à contenir, à élaborer suffisamment au cours des premiers entretiens, font des trous autant dans les arbres que dans ma pensée.. Quatrième entretien (après les vacances d'été) ou "comment apprendre à tolérer la "présence de l'objet" ( D. Meltzer) Victor reprend le thème des dessins, qu'il avait fait avant les vacances. Il dessine, sans couleur, la mer, une baleine, et après un bateau sur lequel se trouvent deux personnages. Un des personnages tient un pistolet dirigé vers l'autre qui est sur le point de tomber. "Mais je ne peux pas le laisser tomber, il est en danger" m'exclamai-je, l'air affolé. (Remarquons que c'est le premier dessin que nous "faisons" ensemble). Il dessine un dauphin qui va le sauver, mais le dauphin saute à l'envers ! (tête en bas). Je penche encore une fois la tête, cette fois, pour voir le dauphin. Moi : "Comment ce dauphin "tête en bas" peut-il sauver quelqu'un ?". Il ajoute de l'autre côté du bateau un personnage sur le point de tomber dans l'eau après avoir en vain essayer de tuer la baleine (qui a l'air d'un petit poisson) avec une lance. Un petit personnage, muni aussi d'une lance, arrive à son secours. - Moi : "tout ce monde là est en danger". - Victor : Mais non, regarde." Il dessine un soleil, qui n'a pas du tout l'air rassurant. Moi : "ils tombent parce qu'ils pensent que pendant les vacances, il n'y a plus personne pour penser à eux. Toi aussi tu as dû penser que je t'ai laissé tomber pendant les vacances". Il ajoute au dessin un pêcheur qui paisiblement vaque à ses affaires, indifférent à toute la tragédie qui se déroule autour. - Moi : "Tu penses peut-être que ta mère est aussi tombée parce qu'il n'y avait plus personne pour penser à elle. Victor : Les pompiers et les policiers n'ont rien fait". (Le pêcheur tranquille de son dessin ). Remarquons la dernière interprétation et la difficulté d'endosser les habits du chasseur, du dragon, du tueur. La force miroir qui tue, c'est bien moi, aussi. Pencher la tête me rappelle ma difficulté de regarder les peintures de Baselitz, dessinées à l'envers et que j'avais la fâcheuse tendance à remettre à l'endroit par le regard. Je ne reverrai plus Victor pendant deux mois. Il est soit malade soit parti en classe de nature. Entre le père et moi -par secrétaire interposée- un "dialogue" s'installe. A un moment donné leur ligne téléphonique est interrompue et le père appelle pour laisser le numéro de son portable. Conclusions On pourrait croire que cette histoire tragique demande une attitude thérapeutique différente, sans quoi les entretiens se dérouleraient tranquillement, et l'enfant progresserait sans qu'on s'en rende compte. Nous pouvons aussi faire l'hypothèse que cet enfant est le "symptôme" du groupe familial. Nous savons tous que les enfants sont "perméables" (A. Ferro) aux identifications projectives du groupe familial. Par ailleurs, il pourrait aussi être le thérapeute de ses parents. Dans ce sens "la force miroir" constitue une modalité de fonctionnement psychique, construite par le renversement des rapports contenu-contenant et par des identifications projectives renversées. Les parents bloqués psychiquement pour des raisons autres (une maladie psychique, des deuils non-faits, etc..) non seulement renvoient à l'expéditeur les contenus psychiques projetés non- élaborés ; mais ils ajoutent des éléments propres d'angoisse catastrophique, rage, culpabilité. Ainsi le désespoir, le chagrin, l'agressivité de l'enfant qui ne peuvent pas être reçus et transformés par l'adulte, font retour au-dedans "alourdis de frustration et de colère" (Bion). Les parents, à leur insu, demandent à l'enfant de contenir, de transformer leur propre souffrance.(Le dauphin tête en bas). Toutes ces hypothèses sont certainement vraies. Cependant, l'essence même du travail thérapeutique dès les premiers entretiens conduit le thérapeute et l'enfant sur une dangereuse ligne de crête ; cela signifie rendre la souffrance tolérable à la proximité des "zones aveugles". Ces "zones" sont nées à l'intersection entre plusieurs histoires, parfois déroulées sur plusieurs générations (le renard), l'histoire inconsciente du sujet ("le feu", "la flamme du dragon") et l'histoire inconsciente du thérapeute. Dans ce contexte, penser une situation, surtout quand elle est de l'ordre de l'impensable, constitue une provocation de l'attitude analytique. On comprend que si le thérapeute ne répond pas à cette provocation le Thanatos gagne (même pour un instant) encore une fois. (considérons comme preuve les pathologies des adultes). Eros mis en échec attend, peut-être à l'infini, la rencontre avec la violence (le chasseur) pour imposer "sa logique". Le chemin est difficile car : - pour le thérapeute autant que pour le patient c'est difficile "d'approcher" les "zones aveugles" du fonctionnement psychique. Certainement Bion nous a prévenu ; nous partageons avec nos patients la prédisposition à éviter la souffrance psychique au-delà d'un certain seuil. Le chemin est possible car : - voir l'enfant représenter concrètement et communiquer spontanément ses fantasmes, comme voir le soulagement immédiat, ou le changement de nature, de son angoisse qui suit de promptes interprétations, constitue pour maints analystes une source inépuisable de joie et d'émerveillement" (E. Bick). Alors, y a-t-il des psychothérapeutes des enfants, heureux ? Je pense qu'il y a des analystes d'enfants tout simplement. Aulagnier P.1984, L'apprenti-historien et le maître sorcier. Du discours identifiant au discours aliénant, Paris, P.U.F. Bick. E., L'analyse d'enfants aujourd'hui in Revue Française de Psychanalyse ; tome 28.n.1,1964. Bion,W.R.,1979, Eléments de psychanalyse, Paris P.U.F. Bion, W.R, 1962, Aux sources de l'expérience, Paris, P.U.F. Ferenczi S.(1932), Journal Clinique, Paris. Payot.1985. Note du 8 Août, 1932. Ferro A., 1997, L'enfant et le Psychanalyste, Paris. Eres Ferro, A 2000, La psychanalyse comme ouvre ouverte, Paris. Erès. Haag G. Discussion autour de la présentation du cas de Lea in Bulletin du groupe d'études et de recherches psychanalytiques pour le développement de l'enfant et du nourrisson, 14 et 15 Janvier 1995, vol.30., p.40. Meltzer D., Exposé in Bulletin du groupe d'études et de recherches psychanalytiques pour le développement de l'enfant et du nourrisson, mars 1997.