La Revue

La première fois : La première consultation
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°116 - Page 29-32 Auteur(s) : Jean-François Solal
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Avant la première rencontre entre le consultant et un nouveau patient, il y a au moins un appel téléphonique consigné par écrit que notre secrétaire viendra lire dans ce point de rencontre hebdomadaire des consultants qui chez nous emprunte son nom à son lointain homologue sénégalais de l'hôpital de Fan, le pinch. Premiers appels, premières formulations maladroites ou au contraire trop construites de familles inquiètes, des plaintes qui feront ou ne feront pas de demande quand nous recevrons l'enfant. Notre secrétaire sait collecter cette information sans intrusion et nous la restituer. Mais quand même, un autre a anticipé notre première rencontre avec le patient : il en reste toujours cette trace écrite et le souvenir d'une impression. Valéry, comme beaucoup d'adolescents, a appelé de lui-même et sa feuille de pinch est inhabituellement concise : c'est un garçon de 16 ans, en première littéraire, conseillé par l'infirmière d'un lycée parisien que j'avais déjà rencontrée. Il souffrirait d'impuissance, "sans autre commentaire" conclut l'accueillante téléphonique. Je me souviens de l'effet de violence produit sur moi par ces quelques mots : adolescent-16 ans- impuissance- sans autre commentaire. L'appel conjuguait de manière saisissante la double violence sexuelle, imaginaire et réelle, dont l'adolescent se fait la victime. D'une part, la violence réelle du fait pubertaire : c'est le fait biologique de la maturité génitale qui s'impose à l'adolescent, souvent malgré lui. D'autre part, la violence imaginaire du fait social qui met cette maturité génitale au service d'une exigence toujours accrue de performances ; tout concourt dans notre société contemporaine à cliver la sexualité en acte, des investissements libidinaux qui la sous-tendent. Si on admet que les adolescents sont encore des enfants nostalgiques dont la maturité affective est en retard sur la maturité biologique, alors nous pouvons comprendre les adolescents à la lumière des propos que Ferenczi tenait sur les enfants abusés par les adultes : le social mélange les langues de la tendresse de l'érotisme infantile avec la passion de l'érotisme adulte. A la satisfaction ludique de la tendresse infantile se substitue la haine issue, selon Ferenczi, de l'introjection du sentiment de culpabilité de l'adulte. C'est ainsi qu'aujourd'hui, "faire l'amour" est clivé du sentiment amoureux. L'acte sexuel représente pour un garçon comme pour une fille, un enjeu social exhibé, violent, souvent haineux, alors que le sentiment amoureux reste secret et confiné à la sphère de l'idéalité infantile. Mais revenons à la sécheresse de la feuille de pinch. Je me dis que Valéry est un enfant de 16 ans qui n'a pas pu se donner le temps de jouer, de créer un nouvel espace symbolique ouvert par sa récente maturité, qui a réduit ses légitimes hésitations subjectives en un symptôme ô combien stigmatisé aujourd'hui : impuissance. Un mot qui se suffit à lui-même, qui clôt la conversation, sans autre commentaire. Alors, le consultant se souvient de ses lointains seize ans, imagine la détresse invoquée, celle qui est cachée, et se propose pour un premier entretien. Valéry se présente en tenue adolescente : longiligne, pas rasé, les cheveux longs retenus par un katogan, les rollers dans un sac à dos. Valéry vient avec son symptôme ; il sait qu'il est impuissant depuis six mois. Et avant ? Avant, il ne sait pas, il n'avait pas de petite amie ! Sic. Plus tard, il me confiera que ses masturbations restaient sans émission spermatique. Je lui demande de me parler de lui, ce qui l'étonne un peu. Que je me définisse ? Il retrace alors rapidement ses amours pré-pubertaires. A ma demande il évoque sa famille soixante-huitarde : son père est photographe et auteur dans un journal satirique. C'était un "vrai" militant féru de la guerre d'Espagne, un domaine social et culturel que Valéry, impliqué depuis un an dans la mouvance anarchiste ne lui dispute pas ; sa maman, comptable dans une "assoc" est aussi issue d'une famille militante traditionnelle. Valéry est fils unique. Ses parents qui ont aujourd'hui la cinquantaine ont attendu huit ans avant de le concevoir, ce qui n'est pas de trop pour Valéry qui estime qu'ils auraient été trop jeunes pour avoir un enfant plus tôt. Ils se sont mariés devant monsieur le Maire l'année dernière. Valéry n'a pas pu venir : il avait un contrôle. Ses relations avec sa famille sont difficiles, marquées par une retenue affective, et surtout le silence. Valéry parle peu et parfois pas du tout à ses parents pendant des semaines. Par contre, il partage avec son père des idéaux communs et surtout des affinités culturelles. Valéry écrivait comme son père des nouvelles loufoques inspirées du dadaïsme ; il les lui donnait à lire, sollicitant ses critiques. Valéry se trouve trop réservé y compris avec ses copains. "Je ne montre pas mon affection, peut-être n'en ai-je pas ?" Touché par l'authenticité de ce doute qui me paraît au coeur de sa demande, je prends alors le parti de recentrer sa plainte initiale en lui proposant que ce déficit supposé éclairait peut-être son sentiment d'impuissance. Valéry se tait, me dit être très troublé : "Je n'y avais pas pensé". Valéry précipite ensuite le ton. "Peut-on interpréter encore un vieux rêve fait une seule fois". Je sens bien que Valéry avait programmé de m'en parler. Il raconte : "Je suis dans une forêt, j'ai un ravioli à la main, je m'apprête à le manger, je le met dans ma bouche ; c'est alors que ma mère crie : elle était dans le ravioli". Je ne dis rien. Ce premier entretien tire à sa fin. Valéry conclut à sa façon : "Quand on cherche, on trouve : est-ce que tout cela ne risque pas de me faire rompre avec mon amie ?" C'est qu'il tient à elle comme il n'a jamais tenu à aucune autre, leurs relations sont bonnes et on peut très bien se passer de relations sexuelles abouties. Je conclus de mon côté en nouant le début et la fin de l'entretien : il est venu pour guérir d'une impuissance qui menace sa relation, mais il craint que la réussite de l'entreprise ne le fasse rompre. Valéry quitte le bureau en réitérant sa demande de psychothérapie et en souhaitant qu'elle puisse s'engager avec moi. La problématique sexuelle de cet adolescent se déploie donc dès ce premier entretien. Les deux entretiens suivants viendront en étayer les éléments et je les intègrerai au fur et à mesure de mon propos. Comme je l'avais imaginé avant notre première rencontre, l'impuissance alléguée par Valéry apparaît comme un acte de protection d'une première relation amoureuse ; Valéry craint les effets sur l'autre d'un amour immédiatement transformé en haine destructrice : le contenu manifeste du rêve nous oriente crûment dans cette direction. Le second entretien sera entièrement consacré à son sentiment de culpabilité au souvenir des jeux sexuels qu'il a connu pendant la latence avec une voisine du même âge, puis au début de la puberté pendant les vacances avec des garçons et des filles de son âge également ; dans les deux cas, nulle violence d'aucune part. Il en a pourtant conçu une forte culpabilité qui le conduit à un terrible conflit de loyauté : seule, la prière le soulage, mais en priant, il trahit les idéaux agnostiques de sa famille et rougit de honte en m'en parlant. La "peur du viol", pense-t-il, est à l'origine de son impuissance. Tout contact sexuel avec son amie qu'il appelle devant moi, courtoisement "Mademoiselle" est a priori suspect de viol. Valéry ne se permet d'éjaculation qu'habillé, sexe en érection ou même flacide. Il a déjà réfléchi à tout cela et ce qu'il présente comme un récit et non un fantasme est rationalisé. Cette rationalisation a une fonction étayante : en tentant de représenter la violence de la confrontation sexuelle, sous la marque d'un trauma supposé -le viol des jeunes filles ou la dévoration du corps de la mère dans son rêve- il s'éloigne peut-être d'un vrai traumatisme, celui de la violence pubertaire dont il est victime. En somme, Valéry imagine, symbolise et me fait part de ses théories sexuelles adolescentes. C'est de bon augure pour la suite : l'expérience clinique confirme toujours que la qualité de la représentance conditionne la facilité d'accès à une thérapie. Chez Valéry, la résurgence des complexes infantiles, dont on a vu qu'ils semblent s'organiser sur un mode névrotique obsessionnel, s'expriment depuis longtemps dans le domaine métaphorique et créatif de l'écriture. Valéry a arrêté d'écrire ses nouvelles il y a deux ans, depuis la mort des parents de son meilleur ami. A cette époque, il était le "roi du palindrome". Valéry torture le langage : "Si pour nous, le sens du langage est usé, il ne l'est pas pour lui." disait Pierre Mâle de l'adolescent. C'est vrai aussi pour Valéry. Il se bat avec les mots, en épuise littéralement le sens puisque le palindrome se lit indifféremment de gauche à droite et de droite à gauche. La construction même de la phrase qui doit débuter par son milieu puis se déployer symétriquement à droite et à gauche donne une idée d'annulation par son ombilication centrale. Il reste toutefois et toujours un sens qui fait appel et violence à l'autre : quelques exemples issus de la feuille qu'il m'apporta quelques séances plus tard : l'acide médical- La meute tue mal- Rêver c'est se crever- Etre là alerté. Egaré de rage. Noce de con.. Quant aux nouvelles, elles doivent ressembler à ses petits textes pamphlétaires, ironiques et surréalistes parus dans son journal lycéen. L'écriture est une arme pour le fils comme pour le père. Les mots sont des projectiles et témoignent de la violence pulsionnelle. Il s'agit toutefois d'une création sublimatoire, d'une production symbolique qui m'a rappelé ce néologisme poétique que Pierre Fédida avait emprunté à Francis Ponge : l' "objeu" que Fédida, dont l'inventivité m'a toujours beaucoup aidé à comprendre les adolescents, développait comme "jet de l'objet dans le jeu", une métaphore de la violence objectale, mais contenue dans un espace créé par le sujet. La production palindromique fût interrompue par une mort qui n'était pas du jeu, celle des parents de son meilleur ami. Une mort qui a réactivé culpabilité et angoisses infantiles dont il se préserve par une retenue et une inhibition pulsionnelle dont il fait la signature, son nom de plume, anagramme de son nom : L'avare, une inhibition qui confine à une anesthésie affective protectrice de ses parents comme de son amie. Cette anesthésie fît symptôme et motiva la consultation. On pourrait s'en tenir là. et on passerait à côté de ce qu'est notre travail de psychanalyste. Certes, ces entretiens très riches éclairent la demande, nous permettent peut-être un diagnostic de structure ou la première évaluation d'une indication psychothérapique. Anamnèse, diagnostic, indication thérapeutique : nous sommes jusqu'à présent dans un discours médical qui dit peu de choses sur ce qui s'est passé pendant ces séances inaugurales entre un adolescent et un psychanalyste ; l'écriture de ce cas, aussi intéressant soit-il fait résistance à l'écoute des contenus psychiques de cet adolescent et de la relation transférentielle mise en jeu dès le premier entretien, et même avant. Il nous faut maintenant une lecture subjective de ces entretiens qui nous permettrait d'évaluer non les capacités transférentielles du patient mais la rencontre elle-même entre cet analyste et ce patient, car c'est bien d'un espace transférentiel commun dont il s'agit où chacun vient déposer un bric à brac : ici des mots baroques, des bouts d'histoire familiale, des morceaux de corps, des théories. Revenons à la toute première fois, non quand j'ai rencontré Valéry, mais à la réunion du pinch : c'est bien moi qui ai choisi Valéry, autant pour le symptôme allégué que pour l'absence de commentaire qui en valait bien un. Le psychanalyste travaille avec son désir, disait Lacan. L'impuissance alléguée a donc fait appel et s'est constituée en objet de mon désir de psychanalyste. Je ne vois pas comment cela aurait pu échapper à Valéry. L'impuissant s'est révélé fort actif en psychanalyse au point de me le faire choisir pour éclairer la clinique des premiers entretiens. J'ai cru avoir choisi son cas alors qu'il m'avait appâté.. avec un ravioli ! Le récit in fine de son rêve m'avait fait sourire après cette première séance : une aubaine pour la première journée du CMPP Etienne-Marcel. Voilà un adolescent inhibé à l'occasion de sa première fois sexuelle qui me livre en cadeau un rêve de toute première fois, de scène primitive : sa mère ravie au lit hurle avant que Valéry ne la dévore, ce qui le réveille. Tout le monde est ravi ; la mère et ravie, Valéry sort de l'entretien ravi, je sors ravi à l'idée de venir vous en parler. Le doute ne m'est venu qu'à l'écriture : tout cela n'est-il pas fabriqué ? Comment cet illusionniste des mots n'aurait-il pas entendu le signifiant ravioli, et interprété de lui-même ; il me l'a livré pour me plaire ; le rêve me semble maintenant faux, monté de toute pièce, "trop" diraient les adolescents. La richesse de ses entretiens n'est-elle pas déjà résistance au traitement ? Travailler avec le postulat lacanien "qu'il n'est de résistance que celle du psychanalyste" m'a toujours aidé à remettre à vif mon désir de psychanalyste, ici mis à mal par une banale parade narcissique, comme pour me refuser à la passivation qu'implique toute offre thérapeutique, tout offre transférentielle. En effet, que ce soit un rêve, un fantasme, ou un mot d'esprit, c'est bien un cadeau, certes de la fausse monnaie mais ni plus ni moins que tout transfert. Que Valéry m'offre la première fois un rêve de première fois pour me plaire ne me gênait pas ; qu'il cherche à me duper me déplaisait. Pourtant, je pense que le transfert s'est inscrit dans cette partie de bonneteau. Au jeu de dupes, on ne sait jamais a priori qui sera le dupe de l'autre. L'histoire m'a rappelé un texte de Ronald Fairbairn, psychanalyste écossais, clinicien de l'adolescence, qui écrivait en 1940 qu' "En exhibant, le sujet substitue le "montrer" au "donner", ce qui lui permet de tenter de résoudre le problème de donner sans perdre ; mais l'angoisse de donner risque de se transférer à l'acte de montrer ; il en résulte que la "représentation", la parade (showing off) prend le caractère d'une mise en lumière, d'un démasquage (showing up)". En d'autres termes, en mettant en scène son premier coup de fil et sa première séance, Valéry construisait à sa façon l'espace thérapeutique : il montait une métaphore de ce qu'il ne pouvait dire, ce qui le laissait sans commentaire : la violence de la scène primitive, la violence de l'acte de sexe. Je me suis prêté à cette construction, j'y ai occupé la place qu'il avait prévu pour moi. Ce sont ces conditions de disponibilité du psychanalyste qui permettent "la rencontre identificatoire" celle qui conditionne dès les premiers entretiens la thérapie d'adolescent qu'Evelyne Kestemberg appelait de ses voeux dans son article princeps. En épilogue de ce début, j'appris un peu plus tard qu'une mascarade de l'acte avait été jouée plusieurs fois au sein du lycée : "Mademoiselle" est une élève de sa classe qui présentait pendant les cours, en sa présence, des crises d'angoisse avec une tétanie. A la fin de l'année scolaire, Valéry a craint qu'ils ne soient séparés en terminale, alors qu'il était le seul à savoir quoi faire quand elle faisait une crise, avant de l'accompagner lui-même à l'infirmerie. L'adresse du CMPP avait d'abord été donnée par l'infirmière à Mademoiselle qui finit par consulter quelques mois plus tard, après que Valéry ait pu la rassurer sur le travail engagé ; je crois savoir qu'elle a commencé une thérapie. Valéry continue la sienne avec moi.