La Revue

La première fois
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°116 - Page 26-29 Auteur(s) : Annie Birraux
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"La première fois" se décline de manière multiforme, en tout cas dans le langage pulsionnel, de la première tétée à la première relation sexuelle. L'ennui, c'est que la première fois ne peut être narrée au présent par ses acteurs. Elle peut être anticipée . "Je ne l'ai jamais fait, je voudrais que cela soit comme ça etc.". Racontée, elle est déjà reconstruite, elle engage un amont et du même coup crée un aval. Et si nous imaginions une saisie de l'événement en live, le résultat descriptif ne serait pas à la hauteur de son véritable contenu dans la mesure où il impliquerait le regard de l'autre, du tiers comme interprète de la partition qui nous intéresse. Qui peut dire en effet la première fois, sinon dans le récit, où le passé recompose l'événement de ses attentes et de ses inflexions, de ses attendus et de ses surprises. Y a-t-il une toute première fois et si oui que peut-on en saisir ? Ce constat paraît nécessaire à qui souhaite restituer à "la clinique des premiers entretiens avec les enfants et les adolescents" sa part substantielle d'originalité, de spécificité. Cette clinique-là échappe à la description, au cadrage bien qu'elle soit l'objet de chapitres argumentés dans les traités de psychopathologie. C'est un point sur lequel j'ai particulièrement insisté dans mes travaux et dans mon enseignement. Passée l'appropriation de mots et de représentations qui permet l'échange ultérieur, (comme la connaissance de l'alphabet autorise l'écriture) les premiers entretiens avec les enfants et les adolescents apparaissent comme contenant déjà l'histoire : celle du patient et la nôtre. Quel enfant, quel adolescent avons-nous été ? Quel miroir de nos idéaux ou de nos blessures, de nos failles, celui que nous avons devant nous est-il pour nous ? Quelles indications nous donne-t-il sur notre propre histoire, sur la construction de celle-ci, qui nous permette de penser que nous partagerons quelque chose avec lui, que nous ferons avec lui un bout de chemin ? "La première fois" serait un mythe, une construction à la tentation de laquelle personne n'échappe, comme s'il fallait de temps en temps tenter d'éprouver la plénitude narcissique du créateur. La première fois ne serait jamais qu'une accumulation de déjà-là, de déjà-vu, de déjà-éprouvé qui comme toutes les théories infantiles, de l'universalité du pénis à la théorie cloacale ou au coït sadique, contient sa petite part de vérité mais n'épuise pas le sujet. Il se trouve que la semaine dernière, alors que je pensais aux restes culturels, aux lieux communs qui hantent la notion de consultation "psychologique" dans notre société et qui contrarient l'idée d'une originalité de la "première fois", dans la mesure où la démarche s'inscrit dans un parcours d'assistances de tous ordres déjà-là, (je pensais tout banalement aux représentations de la folie, aux ratés précoces de l'adaptation à l'école ; je pensais à la réactivation de l'histoire des parents souvent blessés, qui sans connaître Foucault, se sentent désignés et exclus) Le Monde a publié la magnifique conférence de Pascal Quignard au Centre Roland Barthes (19 novembre 02) sur Le Passé et le Jadis. Je lis "Nous ne sommes jamais la source. Une image nous manque, qui nous précède et nous confie à sa recherche. La beauté précède l'homme et amène avec elle un retard irrattrapable". Et je lis encore : "Il n'y a pas que du linguistique (que du domestique) qui erre dans le langage que nous acquerons vers vingt mois. Il y a un indomesticable que je nomme le jadis et que j'oppose au passé comme la lave éruptive s'oppose et dévaste la croûte solide et beaucoup plus récente des vieilles éruptions sédimentées". Je réduis bien sûr le sens de ce texte sublime en lui attribuant la fonction d'introduire mon propos. Que l'auteur me pardonne ! Le Jadis est cet indomesticable de nos histoires que nous tentons indéfiniment de nous réapproprier et qui soustrait la première fois à toute tentative de schématisation. Quelles que soient nos compétences d'attention, d'écoute, quels que soient les bonheurs de saisir "la preuve par la parole" de nos intuitions, ou au contraire l'insatisfaction d'une rencontre ratée, il faut admettre que la première fois cèle des énigmes et que nous n'avons pas les outils suffisants pour les lever. Si le passé peut faire l'objet du récit, le jadis s'y dérobe. Cette première fois qui n'existe pas, nous devons pourtant la faire exister, ne serait-ce que pour pouvoir "commencer", pour pouvoir concevoir quelque chose d'une relation à l'autre dont nous aurions à saisir ce qui l'affecte, la modifie ou ce qui lui est étranger. La première fois n'est accessible que dans l'après coup certes. C'est une rencontre qui a été prévue mais ne présume rien de son devenir. Elle se déclinera selon les dispositions respectives des partenaires, dans l'échange des mots ou des productions de chacun visant à établir le lien, la communication (le dessin, le jeu, l'échange sensoriel ou moteur). Rien ne peut en laisser prévoir le déroulement. Il s'agit, à chaque fois, d'une partie à rejouer, d'un poker dans lequel nous ne sommes pas nécessairement en posture avantageuse. Si nous pouvons, à la fin d'un parcours, dire que les conditions du succès ou de l'échec de la thérapie étaient inscrites dans la première consultation, ceci non plus n'est pas saisissable Hic et Nunc. Il serait aventureux de s'asseoir sur des certitudes dès la première rencontre. Je résumerai ces considérations en répétant que "la première fois" n'est pas un instant déterminé mais une aventure dont les prémisses sont déjà écrites et que nous ne maîtrisons pas. De cette première fois, nous pouvons théoriser, c'est-à-dire tenter de généraliser par avance deux choses : les questions du cadre et des contre-attitudes institutionnelles. Comment accueille-t-on les invités ? Est-ce qu'on va dîner dans la cuisine ou dans la salle à manger, voire dans le salon ? A quel genre de cuisine nos invités sont-ils sensibles ? Bien les recevoir et parler leur langue. Pas d'exotisme pour certains, au contraire ! Des efforts de notre part pour rendre sensible à leurs yeux la démarche dans laquelle nous nous engageons. Je parle le langage de la pulsion orale mais cela aussi se décline. Comment l'institution se prépare-t-elle à entendre un nouveau patient et à recevoir sa demande ? Comment faire (et être) pour que le jeune patient éprouve cette première rencontre comme un moment de reconnaissance de sa personne et de ses difficultés ? On sait la sensibilité narcissique de l'adolescent à ces signes extérieurs dont il nourrit ses résistances à une demande d'aide. Comment faire en sorte que l'épreuve ne soit pas insurmontable ? La question du cadre Elle se résume à la question des conditions optimales de l'accueil et de l'écoute. Il est important que le jeune sache le nom de la personne qu'il doit rencontrer et qu'il ait le sentiment d'être attendu. Dans les institutions à vocation d'aide psychologique, les jeunes supportent mal le fait de partager une salle d'attente avec les tout-petits. Il est intéressant de noter que ce qu'ils peuvent supporter chez leur pédiatre, en privé, est vécu, ici, comme une blessure narcissique : illustration s'il en était besoin, du fait que, dans son imaginaire, "corps" et "psyché" n'ont pas le même statut. Ce ne sont pas les qualités esthétiques du local, les couleurs des murs ou la décoration ad hoc du Centre qui sont en question, mais le fait que le jeune puisse percevoir qu'il y est reçu comme une personne à part entière, digne de respect et que tout est en place pour que la confidentialité de sa demande soit assurée. Il est évident que les signes extérieurs de qualité de l'accueil ne relèvent pas seulement d'éléments d'une organisation matérielle, mais supposent un projet d'équipe auquel chacun contribue par sa manière d'être. La qualité d'écoute est aussi partiellement dépendante du cadre. Le temps dont nous disposons en est un élément essentiel, encore qu'un certain nombre de choses puisse s'exprimer de manière inattendue, fugace, incontrôlée, dans les couloirs ou sur le pas de la porte. Le temps certes véhicule des implicites différents selon que la "première fois" a vocation à engager une démarche psychothérapique ou une démarche évaluative, laquelle viserait à poser une indication thérapeutique, mais il n'est pas "accessoire". Chaque professionnel a dans les tiroirs de ses souvenirs un cas, des cas, où au cours d'un échange improvisé, d'un entretien écourté, d'une rencontre non programmée au secrétariat ou dans les couloirs, surgit brusquement la clé signifiante d'une histoire conflictuelle jusque-là obscure. On ne peut cependant miser sur ces exceptions pour sous-estimer la fonction du temps alloué à la qualité de la rencontre. Il importe que ce temps soit balisé sans rigidité, qu'il permette au patient de se déployer et en même temps que la demi-heure, les trois quarts d'heure introduisent de la réalité et de "l'altérité" dans cette première prise de contact. Le cadre est là pour contenir l'angoisse et favoriser l'expression des conflits internes. S'il n'existe pas, si l'adolescent n'a pas les indices qui lui permettent de se représenter les contraintes externes auxquelles sa demande le soumet, il risque d'être vite submergé d'affects incontrôlables. Le cadre, l'horaire, le temps, les rituels de l'accueil en institution ou en privé sont des éléments qui contiennent les éprouvés liés au désir de séduire ou à celui d'être objet de séduction. Le cadre est l'outil de gestion d'une distance bien tempérée à l'adolescent, et en ce sens participe déjà d'un processus psychothérapique, si celui-ci doit advenir. Le cadre s'impose de l'extérieur, comme un en-soi et il n'est sans doute pas négligeable, alors, d'en préciser rapidement les contours et les contraintes. Parler du cadre, c'est engager la représentation du processus thérapeutique. Aussi n'est-ce pas inutile de le mettre en mots : "pourquoi êtes-vous là, qu'est-ce qui vous amène ? Quels sont les enjeux de la démarche, comment ça se passe". L'adolescent a besoin, sinon de s'entendre énoncer la règle fondamentale, en tout cas de savoir que nous sommes là pour l'aider à comprendre, à élaborer, et qu'il est là pour dire. Je pense cependant à ces adolescents qui "n'ont pas de mots", qui débarquent contraints et forcés par quelque instance éducative ou judiciaire, encore qu'on puisse se dire que s'ils sont là, c'est qu'ils le veulent bien un peu. Ces jeunes-là parlent le langage du corps : ils sont dissimulés dans des grandes parkas, des pantalons énormes, des capuches qui leur tombent sur les yeux et masquent leurs visages, ou bien ils exhibent des paupières ou des langues percées, des oreilles tintinabulantes. Ils n'ont de mots que ceux de la bande ou de la rue, c'est-à-dire qu'ils n'en ont pas et que ce qu'ils apportent n'est pas de l'ordre du signifiant linguistique mais de celui du signifiant corporel informe ou mis à mal par le vide intérieur. La question du cadre, ici, se problématise de notre "manière d'être" plus que de notre capacité à dire. C'est de cette appréciation de la qualité de l'état de la construction subjectale que dépendra l'issue de "cette première fois". Elle implique l'aménagement du cadre et l'analyse d'un contre-transfert plus difficile à gérer lorsque le patient n'est pas "conforme" au modèle habituel. Contre-attitudes et contre-transfert S'il est nécessaire de dater un premier entretien, une première démarche pour des raisons administratives ou matériellement personnelles, ce que nous écoutons, ce que nous voyons, ce que nous recevons d'information est une histoire qui nous a échappé et sur laquelle nous avons peu de prises, sauf à fournir, si l'occasion nous en est donnée, les outils qui permettront au jeune patient de se percevoir comme acteur de sa propre vie, de s'historiciser. Je voudrais faire ici une double parenthèse. La première concerne la pratique psychanalytique dans les centres infanto-juvéniles. Je renvoie les lecteurs, pour l'essentiel, à l'article de Jean Losserand paru dans Le Coq Héron sur l'histoire de la consultation psychanalytique. Il y décrit minutieusement, historiquement, comme il sait le faire, l'aventure des premiers psychanalystes, mettant en oeuvre les découvertes freudiennes. L'histoire a montré que si cette aventure s'est déployée, sa rigueur s'est souvent disqualifiée en raison même de la multiplication et de la disparité de ses indications. D'une part, le travail avec les psychotiques a contraint à des aménagements du cadre, à des introductions d'outils d'expression qui n'ont plus rien à voir avec la technique psychanalytique telle qu'elle fut enseignée initialement. La définition même du métier d'analyste s'y est trouvée bousculée. Les prises en charge d'outre-atlantique nous confirment cette déviance soutenue par des option plus adaptatives ou rééducatives que strictement analytiques. D'autre part, victime de son succès, la pratique psychanalytique s'est "généralisée" non pas au sens d'une démocratisation de son accès, mais comme une théorie qui infiltrerait sans les gauchir toutes sortes d'autres techniques. Or, si le divan n'est pas le critère du processus analytique, la référence à Freud n'est pas non plus celui d'une prise en charge "analytique". La seconde concerne l'évaluation du type de prise en charge susceptible d'être proposée à l'adolescent qui nous est adressé. Avec les années, l'évolution du monde des idées, la psychothérapie s'est donc généralisée. Il faut noter cependant que dans l'esprit du public, sa "vulgarisation" l'a amputée de sa spécificité. Tout serait indication de psychothérapie puisque la psychothérapie se résumerait aux effets cathartiques du dire. En témoignent les cellules de crise et des pompiers de l'âme que nous voyons systématiquement se constituer ou émerger dès qu'un accident se produit. Nous avons sans doute contribué à cet état des choses. Il n'en reste pas moins que nous ne pouvons pas l'entretenir. La souffrance d'un adolescent n'est pas nécessairement une indication de psychothérapie. Je voudrais rappeler ici la prudence avec laquelle Pierre Mâle en décidait préférant souvent ce qu'il appelait "une pédagogie curative". J'évoquerai aussi l'intérêt des techniques du corps ou des ateliers divers d'expression ou de création. Cette parenthèse pour insister sur le fait que la psychothérapie n'est pas nécessairement psychanalytique, mais que toute psychothérapie implique un travail spécifique autour d'un objet que celui-ci soit le corps, la qualité du jugement, ou la parole. Si la question de la technique demeure donc liée à la spécificité de l'approche, celle du contre-transfert et des contre-attitudes est commune à tous les praticiens qui se réfèrent à la psychanalyse. Dans cette "première fois" dont je pointais tout à l'heure la dimension mythique, il y a nécessité de tenter de rencontrer la situation imaginaire du patient et de poser une indication. L'indication psychanalytique n'est pas la panacée en toutes circonstances. Quel outil du passé va-t-on tenter de remobiliser pour que le plaisir de penser s'incarne dans celui de vivre son corps ; pour que les investissements soient plus libres, et que la prise sur le monde (ou l'environnement) ne soit pas un enjeu défensif ? Comment faire pour que les entraves de son monde interne soient moins contraignantes ? Que lui proposer pour que le plaisir d'être, de penser et de créer le motive dans le choix de ses investissements ? Ces questions sont implicites à la première rencontre. Encore doivent-elles être filtrées par une interrogation sur nos contre-attitudes. C'est une banalité de le formuler ainsi ! Cependant, s'il y a un processus qui peut pondérer les effets du passé du patient que nous ne maîtrisons pas, c'est bien du contre-transfert dont il s'agit, mais sur celui-ci j'ai peu à dire en général, convaincue que sa théorie est une affaire particulière qui ne s'épuise pas. Il s'agit toujours d'une "première fois".