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L'objet, la réalité, la règle et le tact
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°128 - Page 25-27 Auteur(s) : Jean-Claude Stoloff
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L'objet, la réalité, la règle et le tact

Comme l'écrit André Beetschen en introduisant ce deu­xième numéro de l'Annuel de l'Asso­cia­tion Psychana­lytique de France, pour se développer et s'enrichir, les controverses analytiques ont besoin de franchir et de s'affranchir du périmètre de chaque société. C'est ce que réussit à faire ce recueil de travaux en réinterrogant des notions analytiques qui, passées dans l'usage courant, trop courant, ont de ce fait toujours tendance à perdre le vif de leur tranchant, ainsi que la signification originale qu'elles sont censées véhiculer. L'objet, la réalité, la
relation entre la règle et le tact dans l'expérience analytique constituent les thèmes essentiels que ce volume remet en chantier.

C'est en faisant jouer la différence entre pulsion et instinct que Jean Laplanche traite cette question de la relation à l'objet dans le texte qui inaugure ce recueil et qui est intitulé L'objet entre pulsion et instinct. Du côté de l'instinct il range : les instincts d'auto-conservation (pris au sens large c'est-à-dire comprenant les instincts d'attachement), et les instincts sexuels pubertaires et post-pubertaires. Du côté de la pulsion proprement dite, qui lui paraît constituer l'essentiel de l'objet visé par la psychanalyse, se trouverait la sexualité infantile post-pubertaire. Ainsi J. Laplanche en arrive-t-il à considérer que le choix d'objet résulte d'un entrecroisement hasardeux et aléatoire entre quatre types d'objets : l'objet de l'attachement, l'objet de l'instinct sexuel pubertaire, l'objet de la pulsion sexuelle infantile et l'objet spéculaire et narcissique.

Dans La relation d'objet : entre qui, entre quoi ? Pour qui, pour quoi ?, Michel de M'Uzan, ne cache pas d'entrée ses réserves fondamentales à l'égard de la notion même de relation d'objet. S'appuyant sur des recherches qui se poursuivent depuis de nombreuses années, concernant les pathologies de l'identité, il soutient qu'avant d'être en relation avec un objet et un autre, le sujet est aux prises avec lui-même, un double de lui dont il ne peut se dégager que dans la haine. Plutôt que le primat de l'autre soutenu par J. Laplanche il souligne, lui, l'existence d'un primat du soi.

Plutôt que de se situer dans une logique binaire opposant objet contingent de la pulsion et relation d'objet, Daniel Widlöcher montre dans L'objet entre le lieu et la figure qu'il est possible de problématiser autrement ce qui est devenu au fil du temps une sorte de dilemme théorique. Poursuivant le fil de ses travaux antérieurs, il tente d'arracher la représentation pulsionnelle à une réification statique (que la notion de représentation de chose ne réussit pas à dissiper), insiste sur le fait que le fantasme implique une mise en mouvement, la représentation hallucinatoire d'une action. C'est en sens qu'il est bien une formation de sang mêlé. De même l'objet interne ne peut être considéré comme un homonculus qui installé à l'intérieur du moi, entrerait avec ce dernier dans une relation. Les objets intériorisés également, sont des figures en action se liant et se déliant continuellement en un véritable drame intérieur, dont le fantasme est le paradigme, dans sa valence d'action et d'agitation. C'est ainsi que l'objet-figure trouve son énergie : dans sa présence hallucinante. Plutôt que de se cantonner à un abord strictement théorique et métapsychologique de la question, D. Widlöcher nous fait entrevoir les enjeux techniques auxquels elle est susceptible de nous conduire. Il montre le caractère dynamique de l'interprétation lorsque celle-ci mobilise les identifications hystériques et leur caractère dramatique et agi. La mise en évidence de ces enjeux interprétatifs fait très heureusement le lien avec toute une série de textes de la revue qui traitent, plus directement, de l'impact clinique de cette problématique objet/réalité, dans la cure.

Alors qu'une analyse semble se développer de "façon soutenue", tout à coup à la rentrée des vacances le patient ne revient pas, ne donnant aucune nouvelle, sans laisser aucune possibilité de le joindre. C'est à cette occurrence, somme toute assez rare au cours de la carrière d'un analyste, que s'intéresse Adriana Helft dans Teneur de réalité et brutalité des faits. Cette situation qui laisse, si l'on peut dire l'analyste "le bec dans l'eau", est le point de départ d'une réflexion sur le statut de réalité de l'acte dans la cure et de ses conséquences sur un empêchement à interpréter. Cette réalité de l'acte désigne-t-elle un "avant le langage", ou mieux une bordure sensorielle de la langue concernant plutôt des mouvements de pensée, des images en mouvement ?

Partant de la description d'un moment érotomaniaque dans une cure, Dominique Scarfone se demande dans L'examen de réalité, une histoire d'amour pourquoi malgré une certaine perte de réalité,  l'examen de réalité est néanmoins maintenu dans la névrose, contrairement à ce qui s'observe dans la psychose. S'il est vrai que la névrose repose sur la perte d'un objet éminemment interchangeable, comme peut l'être l'objet de la pulsion, dans la psychose par contre, cette perte équivaut à une catastrophe d'un autre ordre mettant en cause les besoins d'amour, d'attachement et d'auto-conservation du moi, effondrement de nature à faire vaciller les repères identitaires du sujet. Dans notre confrontation avec le psychotique, nous devons donc prendre soin à ne pas répéter cette douleur originaire sur laquelle ont insisté Ferenczi, Winnicott et Aulagnier parmi tant d'autres.

La nécessaire prise en compte de l'ancrage corporel et pulsionnel du fantasme est ce qui guide la recherche de Josef Ludin dans Objets de l'identification. En soulignant la violence qui gît au sein de tout processus d'identification l'auteur éclaire les liens entre complexe paternel et complexe fraternel, en sous-estimant peut-être les recherches de Lacan et de René Kaës soulignant la spécificité de la violence inter-fraternelle. Il s'attache à montrer l'ancrage corporel du fantasme de castration, notant que sans cette référence en tête l'interprétation de la castration risque d'être inopérante. L'ancrage corporel du fantasme est peut-être ce qui permet de comprendre le caractère irremplaçable du rituel dans les religions monothéistes, sujet que l'article aborde également.

Loin d'être sans lien avec ces questions tournant autour de l'objet et de la réalité, le numéro se poursuit par une série de textes reprenant les termes d'un débat qui, prolongeant la controverse toujours actuelle entre Freud-Ferenczi, a permis à des analystes de l'Association Psychanalytique de France de discuter des relations entre la règle et le tact dans la cure analytique.

C'est ainsi que dans Déchirure dans l'attention flottante, Dominique Suchet va accorder une particulière importance à l'Einfall, "l'idée incidente" et plus littéralement encore "l'idée qui nous tombe dessus". Il s'agit donc de ce quelque chose tendant à s'échapper du tissu associatif, mais auquel il faut accorder une particulière attention qui de cette manière va solliciter le tact de l'analyste. Toute la question est donc de déterminer comment ce tact lié à Einfall peut s'intégrer dans le processus de la cure et non pas s'isoler en une pratique transgressive. L'auteur souligne que si le tact est une notion psychologique, l'attention flottante renvoie à une méta-psychologie. Pour beaucoup donc la possibilité que le tact ne s'abîme pas dans une pratique transgressive dépend du maintien, comme représentation-but, de l'attention flottante avec sa dimension d'attente. C'est pourquoi il est si important de faire jouer une autre différence, celle entre cadre et règle, pour étudier comment les différents cadres analytiques, avec leurs singularités permettent néanmoins à l'analyste de fonder sa pensée et son action sur une règle dont la constance permettra qu'il y ait du transfert analysable.

Tel est le propos de Philippe Valon dans La règle du Jeu dont le souci est de préserver l'analyste de tomber dans une pratique, qui se déconnectant des différents autres axes de la psychanalyse, risquerait de s'isoler comme transgressive. L'auteur nous montre comment ce maintien de la référence à la règle analytique lui permet de se déplacer travers les différentes facettes de sa pratique, cure classique, cure en face-à-face et psychodrame, tout en conservant son identité de psychanalyste.

Dans Sur le bord Jean-Michel Lévy en convoquant notamment les recherches désormais classiques de José Bleger sur ce qui, de la problématique inconsciente de l'analyste et de son patient, se dépose silencieusement sur le cadre, montre que toute la question du tact réside dans la meilleure manière de ramener dans la séance ce qui s'y produit sur ses bords. Contrairement à ce qu'affirmait Ferenczi, ce ne serait donc pas tant l'empathie qui guiderait cette opération, mais une certaine position de l'analyste fondée sur un refus d'un trop de compréhension permettant la déprise nécessaire, pour que soit ramené dans l'analyse ce qui est resté "sur le bord de la touche" (encore le tact !).

De quelle nature est l'engagement de l'analyste ? Telle est la question à laquelle s'attache le propos de Jean-Philippe Dubois dans La scène de l'engagement. Reprenant les attitudes différentes de Freud et de Ferenczi, il note que là où Freud récupérait les échecs de la médecine, Ferenczi devait souvent composer avec ceux de la psychanalyse. Comment sortir d'une problématique binaire qui devrait conduire à choisir son camp entre, d'une part Freud et son souci de scientificité et de rigueur, et d'autre part Ferenczi, guidé par son ambition thérapeutique d'élargir les indications du traitement analytique ? Le seul moyen d'échapper à ces apories résiderait pour l'auteur dans une suffisante plasticité identificatoire de l'analyste, et notamment sur sa capacité à se désidentifier. Mais cette capacité est plus ou moins mise à l'épreuve selon les configurations cliniques auxquelles nous avons affaire. Cette remise en question permanente n'est-ce pas au fond "ce qui rend l'engagement de l'analyste particulièrement éprouvant et bouleversant ?"

Enfin, pour clore cet ensemble, les responsables de ce deuxième numéro de l'Annuel ont eu l'heureuse initiative de publier un texte de notre regrettée collègue Sylvie Gribinski Nysenbaum, disparue brutalement il y a quelques années. Dans  Longtemps l'homme a cru que le monde en savait autant que lui, l'auteur nous entraîne dans une brillante réflexion sur la relation que l'hystérique entretient avec le langage, et plus particulièrement la charge sexuelle de la langue. C'est ce qui fait que l'hystérique se tient au plus près de la jointure entre le mot, l'affect et la chose inconsciente en interrogeant à travers les signifiants de démarcation ce que le discours, la parole et le mot sont incapables de dire, c'est-à-dire la jouissance dans ce qu'elle porte de non phallique. De même que Rosolato a pu qualifier l'hystérie de névrose d'inconnu, l'auteur insiste sur cette propension de l'hystérique à interroger du langage ce qui peut virer à un discours de maîtrise, expliquant ainsi la confrontation de ces patients à tous ceux tentés de mettre en oeuvre ce type de discours, naguère les ecclésiastiques, du temps de Freud les docteurs, et de nos jours peut-être, des psychanalystes. En résumé, cet ensemble de travaux témoigne une nouvelle fois de l'originalité de la démarche de nos collègues de l'Association Psychanalytique de France, dans leur souci constant d'allier renouvellement de la psychanalyse et fidélité à la spécificité du projet freudien.