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Exilés de l'intime. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°127 - Page 15-17 Auteur(s) : Christian Bonnet
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Exilés de l'intime

Il est certains ouvrages dont le poids politique et la rigueur épistémologique confluent pour livrer des vues sans complaisance sur notre monde post-moderne, tout en invitant à développer la pensée complexe des sciences humaines : à coup sûr les écrits de Foucault comme ceux de Canguilhem ou encore d'Agamben participent de ces confluences, il faudra désormais y ajouter l'ouvrage de Gori et Del Volgo Exilés de l'intime !

Le titre Exilés de l'intime et le sous-titre de l'ouvrage La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique indiquent une part seulement de la teneur si ample du texte. Pour s'y glisser citons donc : "Nous devenons tous des exclus de l'intérieur parce que les concepts même d'intériorité, d'intimité, de psychisme, de conflits internes, ne sont plus nécessaires pour rendre compte de cet homme comportemental"(p.275). Il s'agirait dès lors dans la thèse centrale : de souligner, voire de dénoncer, les effets délétères de l'inféodation des pratiques de santé et de soins en médecine comme en psychiatrie à une nouvelle idéologie comportementale (ce nouvel ordre économique, du sous-titre) de la réduction à l'économie, à l'échange commercial, à la conscience confondue avec l'esprit d'entreprise et au culte de la performance consumériste... de chaque sujet, ou plutôt de la part singulière et quasi-poétique de chacun de nous. En cela nous serions "exilés de l'intime", c'est-à-dire en exil de notre propre opacité, de notre propre faillibilité, de notre propre tendance à ne pas être que le jeu des masques sociaux, familiaux, culturels, identificatoires divers qui nous traversent et nous constituent. Il existe une intimité du Sujet que la psychanalyse a nettement aidé à formuler comme à définir  et qui aujourd'hui se trouve battue en brèche par ce terme même de "comportement" car citons encore : "ce concept demeure muet en somme sur l'éthique et l'épistémologie de la parole et du langage" (p.43). La part d'intime, la part poétique comme nous la nommerions aussi en ces lignes s'accomode mal des appareils idéologiques brutaux et totalitaires et ce d'autant plus quand ces appareils, ces théories prennent le double visage du scientisme et de la logique économique. Qui s'opposerait aux progrès du savoir, qui renoncerait aux bénéfices d'une espérance de vie allongée et d'un soulagement des souffrances inhérentes à la maladie ? Qui refuserait un accroissement de ses possessions et autres marques d'un confort matériel qui ne désire pas les objets scintillants des modes technologiques vestimentaires ou ménagères ?  Le savoir de la science couplé au confort des objets du marché assure un tandem idéologique d'une puissance inégalée !

Le double visage du scientisme et de l'économie consumériste forgent un horizon attirant toutes les perspectives en termes d'espérance dans le confort du corps et de l'esprit : un corps assaini dans un environnement confortable et même pourquoi pas durable (en attendant l'éternité...). Or ce double visage théorique grimace car il nous exile à nous-mêmes ; il nous arrache à l'incomplétude, au désir passionné, à l'hésitation au champ du rêve et à celui du manque.
Nous sommes irrémédiablement tentés par ce double et avenant visage qui, pour mieux nous permettre de nous accomplir, nous réaliser dans la production saine et performante de notre économie corporelle autant que professionnelle, nous conduit à payer le prix impensable de cet exil à nous-mêmes.

Comment est née cette idéologie aux deux visages ? Quelles formes prend-elle y compris dans les menus détails de notre quotidien ? Que dit-elle du savoir et des pratiques médicales ainsi que des soins psychiques et de la place de la psychanalyse dans ce néo-monde ? Telles sont les vastes et ténébreuses questions que l'ouvrage nous invite à parcourir. L'ouvrage commporte trois parties outre une introduction et une conclusion. La magnifique introduction insiste sur la valeur et les fonctions symboliques des sépultures, dans un va-et-vient entre        perspective socio-anthropologique et psychanalytique. Le ton est donné d'un texte qui dans sa complexité parle de l'essence de l'humain des signes qui le structure et qu'il structure. La première partie, Logiques et limites de l'homme bio-médical indique avec force comment capitalisme et libéralisme s'apparient aux logiques de savoir et par là de contrôle du vivant, tant du côté des théories de la santé que du côté des prescriptions effrénées à un monde sain. Les deux sous-parties sur "l'entreprise de soi même" et sur le consentement comme "nouveau concept de civilisation" indiquant alors comment le biomédical est tout entier lié aux logiques économiques et judiciaires : la médecine n'est plus épistémologiquement l'alpha et l'oméga des pratiques de soins. Elle n'est plus qu'une part de l'appareil du contrôle du vivant (et des vivants) si l'on s'en remet à une perspective proche de M. Foucault.

La seconde partie, Vers un sujet neuro-économique permet de radicaliser le propos : à partir d'une nouvelle conception de l'humain, de ses désirs et de ses modes de relation à autrui, l'insistance et la part faite à la théorie des jeux permet ainsi de saisir ce qui des logiques de l'émulation bascule rapidement dans la concurrence voire dans l'instrumentalisation perverse... ainsi s'inscrit la question d'un nouveau style anthropologique d'une autre conception de l'humain... un nouvel homo economicus utopique mais redoutablement rationnalisé dans une machinerie qui dispute les gains de la croissance au partage des exclusions.

La troisième partie, De la psychopathologie à la santé mentale vient frontalement énoncer toutes les violences et attaques dont la psychiatrie comme la psychanalyse ont fait, font et vont nécessairement faire l'objet dans les temps à venir. La tentative de démantèlement théorique mais aussi institutionnel, est clairement soulignée en révélant comment : en prenant appui sur le scientisme le plus myope, les pistes génétiques et pharmacologiques sont devenues exclusives. On insistera sur la partie consacrée à l'invention d'une Novlangue de la psychopathologie aux accents de DSM, car en ces lignes est finement démontée la mécanique à broyer les concepts et les théories de la psyché... Le recours aux travaux de Klemperer sur la langue du Troisième Reich venant faire frissonner dans ce que les ablations et autres répudiations de vocabulaires théoriques comportent de potentiellement "totalitaire" à force de se vouloir a-théorique et "totalisant"...On ne répudie donc pas impunément les termes d'hystérie et ne fait pas naître innocemment de l'écume les troubles "dys" (dysgraphie, dysérectilie, dysphorie) sans que des effets nets surgissent sur la formation des professionnels et la manière dont on considère les sujets... d'ailleurs ceux-ci sont alors moins sujets et bien plus des porteurs de maladie ou de "dys" et des clients potentiels qui par contrat usent du savoir des spécialistes labélisés et estampillés par le "bureau des vérifications des thérapeutes".

Enfin la conclusion permet avec des accents littéraires de la "fille sans qualités" de Julie Zeh de rappeler que pour rapatrier un peu de l'intime en nous-mêmes les conditions scientifiques, poétiques et langagières nécessitent de retrouver par des détours, voires des détournements ou encore des catachrèses, ce qui se lit de "l'humain dans l'homme". La force de cet écrit vient aussi de la double place de ses auteurs M.-J. Del Volgo est médecin, praticien hospitalier : la rigueur du savoir et de la pratique médicale lui sont familières et nul ne peut lui contester une position nette en ce champ, de plus comme directrice de recherches, elle s'inscrit dans le flux des débats contemporains, preuve en est ses précédents travaux sur L'instant de dire et le mythe individuel du malade ou encore sur La douleur du malade. R. Gori est professeur de psychopathologie et psychanalyste, auteur d'ouvrages remarquables dont La preuve par la parole et Logique des passions, il inscrit son travail de recherche et sa clinique sur l'axe de la rigueur épistémologique des conditions de théorisation et de mise en oeuvre de l'analyse ainsi que sur la place des dires, de la parole et du langage tant sur le versant théorique que clinique.

Tous deux ont déjà en commun un ouvrage, La santé totalitaire, essai sur la médicalisation de l'existence qui abordait et dessinait une part des thèses des exilés de l'intime. Force est de constater qu'il ne s'agit donc pas d'un texte d'humeur, isolé ou pamphlétaire, au contraire il s'agit d'une pierre supplémentaire à une double oeuvre qui correspond à la fois à un souci scientifique, humaniste et politique. On notera d'ailleurs que l'écriture à quatre mains est ici fort unifiée et ne laisse pas entrevoir de double point de vue mais bien une seule perspective rigoureuse et tendue vers son objet. La place des références et citations éminentes démontre la fluidité d'une pensée qui sait emprunter pour mieux enrichir les formules et thèses. Ainsi cheminons-nous avec Foucault, Weber, Elias, Agamben, Castel, Pignarre, Roudinesco, Melman, Horkeimer, Lacan, Zarifian ou Winnicott, quelques noms parmi la mosaïque complexe qui dessine les contours de la pensée des auteurs. Parado­xalement, si les références sont aisées à assimiler et n'alourdissent pas la lecture, on peut être surpris par l'absence d'index des auteurs ou par une bibliographie récapitulative en fin de volume qui pour sacrifier aux logiques universitaires n'eut pas été sans utilité pour l'esprit curieux de mise en perspective de ce beau travail.

Parmi la multitude des aspects et formules incisives qui sont proposées, peut-être pouvons-nous insister sur la notion de Novlangue : celle-ci nous a paru flamboyante dans les lueurs qu'elle jette sur les enjeux théoriques en psychopathologie, psychiatrie et psychanalyse. On peut ici rappeler que G. Orwell en a forgé le signifiant en 1948 pour son roman 1984. Or à la fin de ce roman Orwell invite à lire un appendice sur les principes du Novlangue. On remarquera au passage que dans la traduction française, il s'agit du Novlangue et non pas de LA Novlangue, peut-être pour mieux souligner la part d'un jargon technique et idéologiquement inféodé... Les principes en sont clairs pour Orwell (au-delà de la partition en trois vocabulaires A,B,C auquel nous renvoyons dans l'ouvrage) citons : "Le vocabulaire du Novlangue était construit de telle sorte qu'il put fournir une expression exacte et très nuancée aux idées qu'un membre du parti pouvait (...) désirer communiquer. Mais il excluait toutes les autres idées et mêmes les possibilités d'y arriver par des méthodes indirectes. "L'invention de nouveaux mots, l'élimination surtout des mots indésirables, la suppression dans les mots restants de toute signification secondaire (...) contribuaient à ce résultat", voilà qui parait compléter ce qui précédemment se disait des ambitions scientistes. En cela il existe une tentation totalitaire dans le DSM. Plus loin Orwell rajoute : "Le Novlangue était destiné non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but" ainsi à céder sur les mots, on cède sur la chose si l'on reste Freudien. Bien sûr, il y a là quelques excès pamphlétaires dans les précédentes lignes, et cependant le double travail du DSM de réduction des concepts psychopathologiques et de démultiplication des troubles en "dys" ne ressemblent ils pas étrangement au texte orwellien ; il revient à Gori et Del Volgo de nous en proposer la piste pour mieux exiger de la rigueur dans la construction des savoirs. Dès lors s'éclaire mieux la place et la valeur dans les travaux de Gori pour l'éloge du détournement et par exemple pour la catachrèse, tant il est vrai qu'en cette trope, les mots vacillent et éclosent à une polysémie qui invite à penser un dire qui ne se réduit pas à l'intentionnalité de son énonciation et encore moins à sa définition manifeste ou technique. En serait-il de la thèorie de l'inconscient comme de certaines catachrèses : elle détourne pour créer un sens inattendu ?

L'exil n'est pas peut-être sans produire de diaspora et dans ce mouvement une part de ce qui accompagne les exilés ce sont les traces symboliques du lieu dont ils viennent... à nous inviter à penser cet exil possible, Gori et Del Volgo nous convient à un travail théorique et clinique pour continuer à rendre la langue de l'intime encore audible. Dès lors il appartient aussi aux lecteurs de rapatrier en eux une part de ce qui court le risque de l'errance sur les chemins de l'oubli : le travail des textes, la patiente confrontation aux théories complexes les pratiques cliniques donnant site au sujet. Telles sont une part des moyens du rapatriement qui nous incombe, à tout le moins est ce aussi ce que j'ai cru lire et essayer de tracer en ces quelques lignes.