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Folies minuscules. Suivi de Folies meurtrières
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°126 - Page 19-21 Auteur(s) : Mi-Kyung Yi
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Folies minuscules
Suivi de Folies meurtrières

"L'air est maintenant tout empli d'un tel fantôme". C'est à travers ces mots de Faust que Freud se plaît à annoncer l'avènement de la Psychopatho­logie de la vie quotidienne. Nous sommes en 1901. Le rêve vient de revendiquer le statut de l'activité psychique à part entière. A la lumière de l'expérience psychanalytique, les nuits s'éclairent, la vie de jour révèle sa part d'ombre. L'inconscient n'est plus insigne de la pathologie mais devient affaire de la vie de tous les jours. Pas de frontière étanche entre le jour et la nuit, entre l'esprit sain et l'esprit dérangé par la folie. Seulement, la pathologie rend sensible et permanent ce que d'ordinaire la vie connaît imperceptiblement et inopinément. La différence n'est pas essentielle mais quantitative. Cela dit, n'exagérons rien.  La différence reste de taille, lorsqu'elle permet à la psyché de dire : c'est un accident ! Du surgissement inattendu de l'inconscient dans la vie quotidienne, la psyché conjure ainsi l'inquiétante étrangeté, tant qu'elle s'en trouve passagèrement "manquée" et non pas profondément défaite. Le Moi de cette psyché là sait qu'il n'est pas maître chez lui, mais cela ne l'empêche pas de considérer qu'il est chez lui, quand même et qu'il est tout de même. La psyché, dont l'analyse freudienne déchiffre les actes manqués ordinaires, sait qu'une partie de son territoire reste étrangère à elle-même, mais cela ne l'empêche pas de croire que la vie va de soi, fondamentalement.

Et on sait, depuis la découverte du narcissisme, que ce que le Moi tient pour une évidence donnée est une histoire construite, qui peut faire défaut. Quand la psyché ne jouit pas d'un moi doté de ses limites, rien dans la vie ne va de soi, tout est précaire voire à construire, rien n'est ordinaire, tout reste extra-ordinaire : le temps, l'espace, ces formes de la vie psychique qu'on dit a priori, manger, parler, (se) voir, toucher, se sentir, ces actes qu'on croit assurés essentiellement par le bon fonctionnement des organes concernés. Comme le dit Winnicott au sujet du patient border-line, ce qui manque là, c'est la "nature", l' "expérience des difficultés naturelles de la vie". Paradoxalement, cette "absence de naturel" révèle la dimension psychique et humaine, trop humaine de la nature en question : chercherait-on la folie responsable de sa destruction ? On découvre la folie fondatrice de sa construction même. La psychopathologie de la vie quotidienne version border-line pourrait s'intituler la "psychopathologie à même la vie". Son objet est moins les mésaventures de la vie passagèrement manquée que les folies si intimement liées à la vie.

Ces folies sont "minuscules", écrit J. André dans son ouvrage par elles tout animé. Minuscules, parce qu'elles sont invisibles à force de prospérer à l'abri de la "vie normale", quand bien même elles sautent aux yeux ; minuscules, parce que, tels les atomes, elles constituent la matière de la vie. Comment approcher alors ces folies dans la vie qui, à la différence des actes accidentels, ne se signalent pas ? Remarquerait-on la chance d'éprouver la peur de la pluie ? Et pourtant, l'usage du "parapluie" ne concerne pas tout le monde, encore moins la crainte de l'égarer ! Comment ces petits riens se découvrent-ils dans toute leur grandeur ? La métaphore freudienne du vase en cristal qui se brise suivant les lignes de fissures existantes mais restées jusque là invisibles souligne, outre notre commune folie, la fonction de verre grossissant de la pathologie. C'est muni de cet instrument optique que Freud observe les accidents de la vie ordinaire.

Quant aux folies minuscules, il faut encore plus, il faut une folie autre pour les rendre sensibles : celle de l'analyse elle-même. Freud disait que rien chez l'être humain ne le dispose favorablement à l'analyse. Comment en serait-il autrement de la méthode de déliaison qui a tant pour déplaire à l'agent de synthèse, le Moi ? J. André accentue le constat freudien de l'étrangeté dérangeante de la situation analytique On s'en souvient, déjà l'interlocuteur de L'Analyse profane n'en revenait pas. Lui : que fait-on dans l'analyse ? Freud : on parle. Et comment ?! L'un allongé, l'autre assis derrière, parlent-ils ensemble ? C'est beaucoup dire, quand ils parlent sur fond de "malentendu fondamental" : entre gens qui s'entendent, il ne peut y avoir d'analyse ; ils parlent dans l'espoir qu'au gré de la parole adressée à l'autre, puisse se retrouver voire se créer le soi-même ; ils parlent dans l'attente qu'il fait plus clair, à la lumière d'une parole qui ne sait pas ce qu'elle dit, ni d'où elle vient, ni où elle va. "Sans s'accorder un minimum de folie peut-on s'embarquer dans une telle aventure, qui conjugue le plus intime et le plus étranger ? Sans un grain de fantaisie et de folie, peut-on y convier autrui ?". C'est un pas de plus que l'analyse franchit dans la conscience de l'énigme de la folie fondatrice de son mouvement. Portés ou heurtés par la folie animatrice de la vie de l'analyse, se donnent à entendre les échos des folies minuscules. Echos restés inaudibles dans la vie, faute d'adresse.

D'abord, quelques unes qui répondent au voeu de l'analyse, au-delà ses espérances. De "on ne touche plus !" au "mensonge" en passant par la "fourchette", de "gâteries" à "encore" en passant par la "nouvelle cuisine", on découvre comment l'analyse récolte ce qu'elle sème, voire plus. Dire, ne faire que dire : croit-on ainsi se restreindre à la parole, se fier à son pouvoir éclairant, s'interdire voire se débarrasser du toucher ? L'analyse s'avère agie par la force de la parole "touchante", tendrement, sensuellement ou violemment. Dire tout ce qui passe : dès qu'on parle, on dit vrai, malgré soi. Le mensonge est une idée, une association comme une autre. Est-il alors possible de mentir dans l'analyse ? Par omission, par silence, en gardant les mots en soi. N'est-ce pas comme cela qu'arrivent les premiers mensonges dans la vie ? A l'Infans, les premiers mots font (l'amour ou la haine), avant qu'ils ne signifient. On apprend à parler, comme on nourrit, comme on mange ; on apprend à "entendre avec la bouche". Pour laisser entrer les mots comme la nourriture, il ne suffit pas de pouvoir ouvrir les oreilles et la bouche, encore faut-il avoir les moyens psychiques de les fermer contre les mots, une  "fourche, deux dents aussi agressives que pénétrantes".

Neutralité et bienveillance : voici deux conjoints psychiques, inégalement disposés que l'attitude de l'analyste vise à réunir. Comment sauvegarder le moteur de l'analyse, la force pulsionnelle insatisfaite, tout en ménageant la violence d'une telle exigence ?   "Accorder sans gâter", tel pourrait être le compromis. Mais peut-on assurément savoir où passe la frontière, quand le sexuel infantile que l'analyse appelle de ses voeux répond présent partout, embrasant tout sur son passage ? Sourire esquissé, parole prononcée, silence gardé, ou temps de séance, temps d'attente : gâteries ou pas ? Croit-on faire juste un peu ? L'analyse n'est jamais à l'abri d'en faire trop quand la faim vient en mangeant, sous la forme d'un impérieux et insatiable "encore !". Ce n'est certainement pas la "nouvelle cuisine" qui pourrait
apaiser la "faim d'excitation".

Changement de rivage. Rien n'est précaire comme vivre, rien comme être n'est passager, dit le poète. Message reçu et revu par Narcisse : l'avantage de la mort, c'est qu'elle dure. Rêve d'éternité en écho au rêve d'Un. Pour le narcissisme qui rêve de l'éternel retour du même, toute atteinte à l'identité est une injure, tout écart est une déclaration de guerre. A commencer par le temps, parce que tue le temps qui passe, parce qu'est mort le temps qui passe, quand rien ne passe. Prendre tout son temps ? L'expression ne vaut que pour le moi ayant eu le temps de se voir, de se construire, comme espace psychique. Le moi peu assuré de son territoire rêve de voler juste "quelques secondes encore" ou "une minute d'avance". A moins qu'il ne décide d'installer la mort dans la vie, de réduire la vie à rien, quand le temps rime avec la mort, aussi inexorablement, aussi irrémédiablement. Dépression : maladie contre le temps, plus que maladie du temps, note J. André. Il est vrai que cette maladie présente le désespoir d'un moi réduit à rien, mais quel rien ! Un rien grandiose pour triompher du temps, de la vie pulsionnelle : "Quand on meurt, c'est pour toujours". Darkness visible. Le noir n'est pas une couleur, mais ce que laisse voir l'absence de la lumière. Le noir, c'est le regard éteint, le regard déserté par la vie, la "mort dans les yeux". Pour toujours. en miroir à un jamais si noir d'antan.

Il est temps de finir, faisons retour aux sources. Mot d'ouverture : "Tu es un accident", troublant. Mot de la fin : "J'ai eu envie d'appeler ma mère et de lui dire : C'est fini !", impossible. Ainsi commence et finit le livre. La vie aussi, quand l'acte manqué des uns fait la vie des autres, parfois toute une vie. "Enceinte, accouchée, toute absorbée par le souci du nourrisson, chair et psyché mélangées, peut-on être mère sans être folle ?". De la mère séductrice malgré elle à la "mère dévouée ordinaire", l'amour/haine maternel abrite en son sein la folie commune. Sur la liste des folies minuscules, les folies maternelles sont les premières, elles sont démesurées. Voudrait-on prendre toute la mesure de la grandeur de ces folies minuscules de la mère des premiers amours/haines, des premiers soins ? Suivez l'auteur d'Aux origines féminines de la sexualité, qui vous conduit des contrées psychiques peuplées des folies ordinaires comme la peur enfantine des monstres tout droit sortis du volcan ou le désir masculin d' "endiguer la puissance du sexe féminin" aux lieux plus secrets, plus sombres, hantés par la terreur de tomber sans fin dans une abysse sans fond, la menace de la confusion du ventre et de la tombe et l'horreur de
l'irreprésentable "trou", en passant par la forêt d'Amazonie de la passion homosexuelle féminine. Ensuite, un pas à franchir, une page à tourner pour passer de l'autre côté du miroir, où se font entendre avec fracas des "folies meurtrières", où plane l'ombre des deux figures féminines, la mère et l'amante unies pour la mort, jusqu'à la mort. Darkness invisible, Darkness visible.