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Passé présent. Dialoguer avec J.-B. Pontalis
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°122 - Page 17-18 Auteur(s) : Mi-Kyung Yi
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Passé présent. Dialoguer avec J.B. Pontalis

"Un analyste qui igno­­rerait sa propre douleur psychique n'aurait aucune chance d'être analyste, comme celui qui ignorerait le plaisir -psychique et physique- n'a aucune chance de le rester". Ces mots de Pontalis témoignent de toute l'importance accordée au trajet de la douleur au plaisir ou plus exactement au mouvement de l' "entre-deux". Non seulement pour désigner la source et le moteur de l'expérience analytique, mais pour décrire la "source vive" qui irrigue ses écrits analytiques et littéraires. Tel l'enfant tout à son jeu "parti-voilà", l'auteur de Perdre de vue tourne autour de la question de la perte : le tracé de ses mouvements de pensée dessine les voies qui rendent la perte jouable et dicible, et qui font d'elle absence. Du fameux jeu de la bobine, l'oeuvre de Pontalis porte donc l'empreinte vive. Sans porter toutefois l'accent triomphal des cris joyeux  Fort-da, elle opère le même charme mobilisateur. La preuve, s'il en est besoin : on a envie d'en parler...  
  
Mais, comment parler de l'oeuvre de celui, dont le souci, jamais estompé, de se tenir en mouvement porte à récuser le terme même d'oeuvre, suspect de clôture et d'immobilité ? "Refus de la belle totalité, de l'harmonie, de toute synthèse où, en fin de parcours, la dialectique aidant, viennent se réconcilier et se neutraliser les contraires. Refus de l'ordre du discours qui raisonne, argumente, enchaîne les propositions, anticipe l'objection.". Cette défiance du co-auteur du Vocabulaire n'exprime pas une position anti-théorique encore moins une condamnation de toute passion théorique, mais une mise en garde contre l'appareil conceptuel figé. Son motif est de garder le mouvement de pensée au contact et au plus près de ce qui anime l'expérience analytique. Contre la tentation du fantasme unitaire, contre l'esprit du système, contre la sirène narcissique, voici le mot d' (dés)ordre : le mouvement,  toujours et encore. Difficile donc de suivre l'arpenteur infatigable sans se laisser entraîner dans le mouvement. Parler avec Pontalis, c'est prendre le risque de sacrifier le débat thèse contre thèse aux échanges fragmentaires d'idées inachevées ; parler de Pontalis, c'est se laisser aller au courant de sa pensée, mouvante et rêvante. Psychanalystes et psychanalysants, ne croyez pas en psychanalyse, lançait-il un brin provocateur dans Se fier à. sans croire en. Tel est aussi le pari de ces quelques auteurs en quête de celui attelé à "ce temps qui ne passe pas", le temps d'un dialogue.

Se fier donc, mais à quoi ? A "je ne sais quoi, toujours même et autre à jamais". S'y fier au risque de répéter, mais aussi dans l'espoir de voir se dessiner un centre, chemin faisant.  Ainsi l'oeuvre de Pontalis, opposée à toute ambition unitaire, ne manque pas d'unité, remarque J. André. Ce autour de quoi elle tourne a pour nom l'absence : Perdre de vue, Loin, Un homme disparaît, Ce temps qui ne passe pas, L'enfant des limbes, L'amour des commencements... Pontalis, chantre du  "passé présent" tout attaché à la nostalgie ? Mais loin d'être mélancolie douce et plaintive, cette nostalgie est vive et animatrice ; elle est érotique. L'ensemble des écrits de Pontalis est l'oeuvre d'une sorte de "mélancolie active", celle qui espère, qui aspire, qui cherche. L'objet est perdu, il ne reste qu'à l'inventer : de la nostalgie à l' "érotique de la nostalgie", le déplacement opéré par Pontalis évoque le jeu de la bobine qui transforme la douleur de la perte en plaisir de jouer de l'absence. Dans l'oeuvre de l'un comme dans le jeu de l'autre, on reconnaît la plasticité du sexuel infantile aussi inventif qu'insatiable (Si vous voulez être inventif, soyez amoureux, disait Stendahl). Le mouvement "encore et toujours" est à la mesure du paradoxe que l'objet à retrouver n'est pas l'objet perdu : mouvement rime avec inachèvement, aussi jouissif qu'insatisfait.

Mouvement fait couple aussi avec immobilité, ajoute Pontalis. Il est vrai que c'est sur fond d'Au-delà du principe de plaisir que l'enfant joue : quelque chose dans la vie pulsionnelle oeuvre non seulement contre la pleine satisfaction, mais contre Eros, contre la vie elle-même. Tout un pan de pensée de Pontalis se trouve aussi animé, comme une  "idée incurable", par l'expérience analytique en butte à l'immobilité psychique qui dit "non, deux fois non" à ce qui crée la mobilité interne et garantit la possibilité d'analyse : l'écart  entre perdu et retrouvé, entre "ma mère à moi et le maternel chez moi", entre moi et moi-même, entre le monde et le mot. Ecart générateur du jeu de l' "entre-deux", pour Pontalis. A juste titre, H. Parat souligne l'affinité de cet "entre-deux" avec le transitionnel de Winnicott. Comme l'auteur de Jeu et réalité, Pontalis dégage l'importance de l'aire du fonctionnement psychique intermédiaire -dont le jeu au sens du playing est représentatif- à partir de la clinique border-line où justement pas plus que le je, le jeu n'a lieu. Au coeur de l'impossible trajet du jeu au je, se trouve cette attaque de la vie interne que Pontalis qualifie d' "inceste entre appareils psychiques". S'y profile l'autre de cette "mère absente qui fait notre intérieur", figure de la mère unheimlich, tels "le mort et le vif entrelacés" : si le maternel était un autre nom de l'entre-deux ?, s'interroge H. Parat.
"Jeu de l'entre-deux" : c'est aussi l'effet que les écrits de Pontalis produisent sur ses lecteurs. De cet "effet Pontalis", selon l'expression de H. Parat, on peut prendre la mesure rien qu'à lire les intitulés et thèmes des dialogues. Nostalgie entre Eros et mélancolie, Entre rêve et pensée, entre littérature et psychanalyse, entre Rosenheim et Bagdad, incarnation (entre la chair et la lettre), aller-retour entre deux langues psychanalytiques, entre Winnicott et Pontalis, enfin entre la mère et la mère.

D'abord, une pensée rêvante ? Comment le rêve, un "enfant de la nuit" pourrait-il éclairer nos pensées de jour, loin de les brouiller ? Telle est l'interrogation de Pontalis que F. Coblence prolonge en situant l'originalité par rapport aux idées freudiennes et soulignant la proximité à la fois avec auteurs littéraires et philosophiques, notamment  Valéry et Merleau-Ponty. La priorité accordée à l'expérience du rêver, en tant que source de la pensée, par rapport au travail ou au sens du rêve, repose sur l'idée chère à Pontalis : le primat de l'expérience du monde perçu. Comme l'auteur de Le visible et l'invisible ou Proust, il s'agit, pour lui, de garder vivant le monde des sensations dans la pensée comme dans les mots : que les mots comme la pensée prennent corps, qu'ils soient incarnés ! La question de l'incarnation chez Pontalis articule un double mouvement de réflexions : une pensée du corps et une théorie du transfert comme événement/incarnation. C'est autour de cette double problématique que P. Miller déploie une sorte de "pensée rêvante" allant de la cinématographie à la clinique, de l'expérience analytique à la littérature où se côtoient des lieux apparemment aussi éloignés que Bagdad et Rosenheim, et des personnages aussi dissemblables que Jasmin, Brenda, Céleste, Proust etc. Une sorte d'incarnation de ce qui advient dans l'arène du transfert, pourrait-on dire. Quant à J.-Ph. Dubois, il s'attache, entre autres, aux implications psychiques de la question de l'incarnation, en particulier à l'incarnation comme fondement du processus d'identification. A la lumière de sa pratique auprès des enfants autistes, il développe l'idée fort inspirante selon laquelle le corps doit être incarné pour pouvoir accéder aux jeux identificatoires, autrement dit, les perceptions doivent être incarnées, animées, investies, pour que le corps puisse s'appréhender comme corps.

Sans doute, plus d'un psychanalyste s'est intéressé à la littérature en quête de "chair de la parole", à commencer par Freud lui-même. Mais Pontalis est engagé dans cette exploration du lien psychanalyse/littérature, plus profondément, plus hardiment et plus personnellement : il est psychanalyste doublé d'écrivain. Il aurait contresigné ces mots de M. Leiris qui comparent l'expérience littéraire à la tauromachie. Autant dire que  cet "entre-deux"-là  peut coûter plus d'une "livre de chair". C'est le défi lancé par un lecteur avisé, subtile et aussi malicieux, un professeur de littérature américain Jeffrey Mehlman, sur le terrain du thème cher à l'auteur de Frère du précédent : la passion fraternelle. Défi amicalement relevé par Pontalis, avec un art tauromachique comme il se doit. Magistral. De la douleur au  plaisir, olé !