La Revue

Des souris, des écrans et des hommes (1). Pour une psychopathologie psychanalytique du virtuel quotidien
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°120 - Page 20-23 Auteur(s) : Sylvain Missonnier, Christian Robineau
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"On ne voit plus très bien comment (la théorie psychanalytique) qui se désintéresse à ce point de l'environnement pour y faire prévaloir des idées issues du seul cadre analytique, peut mériter de l'intérêt dans le patrimoine des connaissances actuelles. Une psychanalyse qui dissocie à ce point ce dont elle est témoin dans le monde et ce qu'elle est amenée à connaître à l'intérieur du cadre analytique devient littéralement schizophrénique." A. Green (2002). Dans le numéro 19 (juillet 1996) de Carnet/PSY, le dossier portait un titre, à l'époque, inédit, Internet et Santé mentale. Dans le billet d'humeur, Serge Lebovici invitait ses collègues à découvrir les promesses, pour la recherche et la formation, de cette toute nouvelle technologie. Il faisait alors partie de ces rares cliniciens qui s'étaient équipés, utilisaient le courriel, surfaient sur la toile, faisaient de la supervision en vidéoconférence, ce qui lui permettait d'écrire en praticien : "la discussion de nos attitudes et de nos contre-attitudes ne peut être que facilitée par l'utilisation de ces techniques". Carnet/PSY venait fièrement d'inaugurer son site Internet. Dans l'introduction de ce dossier, nous insistions sur la forte convergence entre l'objectif premier de la revue -le partage interactif d'informations pertinentes dans la communauté des cliniciens psychanalystes, psychiatres, psychologues- et les potentialités émergentes du nouvel outil Internet. Nous pointions aussi combien ce jeune médium exprimait déjà, comme toute création technologique, la palette des gradients de la créativité et de la destructivité humaine. Si, d'emblée, le lien numérique interhumain tissé sur la Toile s'imposait comme tour à tour transitionnel ou aliénant, alors, il fallait sans plus attendre élaborer et intégrer au quotidien de notre clinique une véritable psychopathologie psychanalytique des usages de la réalité virtuelle. Quel chemin a-t-il été parcouru en ce sens en une décennie ? D'abord, les usages de l'Internet (courriel, site, chat, forum, blog, téléphonie, conférence, jeux en ligne.) se sont très largement généralisés, mondialisés, même si il y a beaucoup à dire sur la diversité géographique, politique et sociologique des accès et des usages. Dans notre communauté, le chemin mérite d'être quelque peu détaillé. D'abord, à l'exception des plus jeunes, des chercheurs et des technophiles, c'est la frilosité qui a prévalu jusqu'à la fin du deuxième millénaire. Elle s'est traduite par un faible taux d'équipement dans nos corporations par rapport à d'autres secteurs. Plus délétère sur le fond, de nombreux professionnels du soin psychique scotomisaient ce que leurs patients évoquaient à ce sujet, et/ou y projetaient leurs a priori négatifs défensifs de profanes. Un exemple caricatural : les jeux vidéo, qui ont fait office de véritable test projectif à grande échelle pour les professionnels qui dénonçaient sans examen préalable la dangerosité de cette activité, source inévitable de troubles neurologiques, d'addiction et de violence ! Ce systématisme prend après coup tout son sens : les jeux vidéo condensent la redoutable complexité des questions de la représentation iconique, du fantasme et de la réalité psychique dans laquelle nous ne sommes pas à l'abri de nous faire nous mêmes piéger ! D'autant plus que tout y est expérimentalement en place pour que les conflits générationnels s'y cristallisent entre non-pratiquants (parents/professionnels) et pratiquants (enfants/ados/jeunes adultes) avec l'aveuglement qui caractérise les opposants d'une guerre de religion. Mais progressivement, depuis le début du troisième millénaire, les améliorations techniques, le large plébiscite de la commodité du courriel et la qualité croissante des contenus des sites Web spécialisés ont eu raison de bon nombre de résistances "d'usage" chez les "psys". Aujourd'hui, la grande majorité d'entre nous est équipée et les thématiques des débats entre cliniciens au sujet du seul Internet ne portent plus sur l'hypothétique utilité de l'outil mais illustrent plutôt sa profonde intégration : le choix du matériel et des programmes, la qualité différentielle du contenu des sites professionnels, la charge de travail supplémentaire générée par les courriels, les espaces en vogue (jeux en ligne, sites de rencontre, eBay, Second life.), la téléphonie à moindre coût et l'opportunité des (vidéo)conférences, nos angoisses face aux pannes et aux attaques virales (un excellent miroir en négatif de notre investissement). Les idées reçues initiales ont été de plus en plus remises en cause grâce à cette expérience vécue et collectivement métabolisée. Corrélativement, sur le plan clinique, les voix de quelques professionnels (dont certains participent à ce dossier) ont commencé à se faire entendre en prenant à contre-pied les arguments clivés en tout ou rien des idéalistes prosélytes et des obscurantistes inquisiteurs. Plusieurs sources d'influence semblent avoir inspiré chez eux cette acuité. En voici une série sans prétention d'exhaustivité : les témoignages directs de nos propres enfants/adolescents, les travaux psychanalytiques en convergence naturelle avec la thématique de la réalité virtuelle (en particulier sur la représentation iconique (Tisseron, 1995 ; Allard, 2000), le fantasme, la projection, la réalité psychique, le cadre, le jeu chez l'enfant.), les études psychiatriques sur les "nouvelles addictions sans drogue" (Valleur, Matysiak, 2003) et les thérapies anglo-saxonnes recourant à la réalité virtuelle, les travaux sur "l'inquiétante étrangeté" de l'imagerie médicale (Soulé et al., 1999), les liens tissés avec les sciences de l'information et de la communication (Perriault, 2003), la pratique de la télémédecine et de la télépsychiatrie, la connaissance de l'héritage philosophique des concepts du "virtuel" et de la "technique" et, enfin et surtout, l'apport magistral de nos patients dans nos cabinets et nos institutions. C'est en s'étayant sur une ou plusieurs de ces composantes et d'autres encore qu'un certain nombre d'entre nous ont choisi à ce moment-là d'investir le monde des communications humaines médiatisées par des machines en général et le cyberespace en particulier comme objet de recherche clinique et théorique aussi prometteur que passionnant. Peu à peu, la caractéristique majeure de notre art de la clinique -le "sur mesure"- a repris ses droits au détriment des discours généralistes à l'emporte-pièce : savoir qu'un adolescent joue intensément aux jeux vidéo une heure par jour ne suffit pas pour énoncer un quelconque discours péjoratif en l'absence de données sur la complexité de l'histoire du sujet dans son environnement singulier. Les 1001 tableaux de la "normalité" et de la psychopathologie sont compatibles avec cette seule donnée quantitative non discriminante de la durée d'usage. Plus encore, il y a a priori autant à dire sur la potentielle créativité intra et intersubjective de cette activité que sur sa possible fonction de symptôme. Logiquement, de nouveaux espaces sur Internet ont dynamisé cette prise de conscience émergente de la nécessité et de la richesse d'une clinique des technologies de l'information et de la communication : des initiatives personnelles 1, des listes de diffusion 2 puis des forums de discussion, des sites institutionnels 3 francophones ont progressivement pris une place originale dans le concert du Web anglophone. Chemin faisant, des événements scientifiques "classiques" ont relayé le mouvement : des congrès interdisciplinaires internationaux 4 et nationaux sur ce thème se sont tenus en France 5, des publications isolées et des numéros spéciaux à ce sujet ont vu le jour dans des revues scientifiques (Pragier, Faure-Pragier, 1995 ; Collectif, 1995 ; Collectif, 2001 ; Collectif, 2004), un ouvrage américain pionnier a été traduit et publié (Civin, 2000). Enfin, un Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH) a été créé 6 et les premiers enseignements universitaires 7 et privés 8 ont vu le jour. Pour autant, peut-on raisonnablement affirmer, à ce jour, que les spécialistes du soin psychique ont pris toute la mesure de l'importance de cette psycho(patho)logie du virtuel quotidien ? Une réponse tranchée positive ou négative nous parait, justement, inadéquate. La communauté des "psys" est actuellement dans un entre-deux face à la nouvelle ère d'un numérique non plus nouveau mais composante essentielle de ce que H. Searles a intitulé et étudié avec une profondeur méconnue "l'environnement non humain" (Searles, 1960). Pour des raisons que nous avons tenté d'analyser (Missonnier, Lisandre et coll., 2003, pp. 149-154), des résistances opiniâtres persistent chez certains professionnels mais de nombreux signes d'ouverture s'affirment aussi de plus en plus. Et c'est justement pour authentifier cette deuxième étape épistémologique dans le rapport entre les cliniciens et les technologies de l'information et de la communication que nous avons considéré le moment opportun pour engager ce chantier d'un nouveau dossier dans Carnet/PSY. De fait, les réflexions qu'il contient ne s'adressent plus à des professionnels candides en la matière mais à des cliniciens, d'une part, impliqués peu ou prou à travers leur usage personnel de ces technologies et, d'autre part, concernés par le discours inflationniste en ce domaine de leurs contemporains, a fortiori patients. Notre objectif est clair : nous aspirons à la constitution d'une authentique psychopathologie psychanalytique du virtuel quotidien. Certes, à l'instar de ce dossier, elle fait aujourd'hui ses premiers pas et il est facile d'en dénoncer parfois l'impressionnisme. Mais nous sommes convaincus de l'obligation clinique et de la prospérité épistémologique de cette voie. Il est coutume, pour plaider cette cause, d'évoquer la sempiternelle -mais indispensable- clinique de l'addiction à la réalité virtuelle. Nous nous en écartons volontairement ici pour envisager lapidairement trois autres thématiques illustratives moins attendues : le débat cure type/psychothérapies ; la psychologie individuelle versus collective ; la formation. 1. Pour engager aujourd'hui le débat princeps entre psychanalyse et psychothérapies 9, la question de la relation humaine technologiquement médiatisée est cruciale : quid de deux ou plusieurs corps sexués co-présents dans un cadre fauteuil/divan ou fauteuil/fauteuil dans une même pièce, en regard de l'expérience de deux ou plusieurs corps sexués co-présents à une web-conférence avec ou sans webcam ? Que signifie pour le psychanalyste la variable transversale "présence" dans ces deux situations ? Quelles sont les mille et une résonances de ce questionnement pour les thématiques de l'équilibre narcissico-objectal, du transfert, de la nature des processus engagés dans divers cadres ? La description d'une "relation d'objet virtuelle" par l'un d'entre nous tente précisément d'explorer cette perspective. Avant de répondre trop vite à la question "Est-il déontologiquement, théoriquement et techniquement correct d'envisager un dialogue clinique via le téléphone ou Internet avec des adolescents qui, en l'état, acceptent le "distanciel" et pas le "présentiel 10?", il est prudent de réfléchir posément à tout cela. Pour mettre le pied à l'étrier, quels articles passionnants pourraient écrire de courageux psychanalystes sur leur recours ponctuel à des séances téléphoniques, voire à des échanges épistolaires par courrier postal ou par courriel ou, plus simplement, sur la place du téléphone et de l'éventuel répondeur pendant et en dehors des séances . 2. Nos approches théoriques souffrent trop souvent d'une centration sur l'individu qui dénie le lien matriciel groupal. Ne disposons-nous pas, avec la multiplication et la virtualisation des liens numériques, d'un fantastique laboratoire humain pour explorer les paradoxes des nouvelles formes de subjectivité ? Celles-ci sont à l'évidence enracinées dans un appareil psychique en réseau qui converge singulièrement avec les propositions des psychanalystes français centrés sur le groupe et, en particulier, R. Kaës, l'avocat de "l'appareil psychique groupal" (Kaës, 1976). C'est précisément pour mettre en exergue cette convergence clinique et épistémologique très encourageante entre la psychopathologie du virtuel quotidien et la psychanalyse groupale que nous avons demandé à ce dernier de signer le billet d'humeur du premier numéro de ce dossier. 3. Quelle place peuvent prendre les TIC dans la formation ? Présence, groupe et formation sont des thématiques indissociables. Il y aura dans dix ans un nouveau dossier à faire sur la psychopathologie de l'enseignement présentiel et distanciel. Contentons-nous de dire aujourd'hui que les expériences que nous avons actuellement à l'Université Paris X-Nanterre nous montrent combien le "tout distanciel" est un leurre désobjectalisant et la synergie du "présentiel" et du "distanciel", sous certaines conditions, une piste remarquable. D'une part, nous y trouvons des alternatives didactiquement raisonnables à l'enseignement de masse des amphis dans les premières années de cursus (en couplage avec les tutorats d'étudiants plus avancés) et, de l'autre, des espaces d'échanges créatifs avec les étudiants-chercheurs. Mais la formation professionnelle est bien sûr aussi éminemment concernée. Par exemple, les psychanalystes qui alternent pour des motifs géographiques séances de supervision "présentielles" et "distancielles" sont-ils de dangereux transgressifs ou des pionniers ? Nous avons désormais besoin d'entendre, de lire leurs témoignages et leurs hypothèses métapsychologiques. Finalement, en souhaitant dynamiser ce vaste chantier d'une psychopathologie psychanalytique du virtuel quotidien, ce dossier vise une valeur heuristique très sûre. Tous les cliniciens qui accepteront de jouer le jeu et de se poser ces questions et beaucoup d'autres encore seront largement récompensés. C'est en tout cas, avec tous les auteurs de ce dossier, notre pari déterminé et confiant !