La Revue

Sur le devoir de mémoire
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°34 - Page 27-30 Auteur(s) : Doris Cohen
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Mnémosyné personnifie la Mémoire. Fille d'Ouranos et de Gaïa, du Ciel et de la Terre, elle s'unit à Zeus pendant neuf nuits et conçoit les neuf Muses. Les Muses président à la Pensée sous toutes ses formes. La Mémoire est mère de la culture, de la civilisation. Pas d'humanité sans mémoire.

Le devoir de mémoire est une expression de nos jours très usitée voire galvaudée. Elle résonne en moi. Il me semble important d'y réflechir pour moi, mais aussi du côté des survivants de la Shoah et de leurs descendants. C'est en tant que fille de déportée et psychanalyste que je parle, que j'écris.

Le 12 Mars 1943, des policiers français arrêtent ma mère et mes grands-parents à leur domicile parisien. Ils sont internés à Drancy. Le 23 Juin 1943, des wagons à bestiaux les emportent pour Auschwitz : convoi n°55. Mes grands-parents sont envoyés directement à la chambre à gaz. Pour ma mère, alors âgée de 17 ans, un enfer de deux ans commence sous le matricule 46 590. A son retour du camp, la douleur, la souffrance ont failli anéantir ma mère. Moi, elles m'ont terrassée. Comment apprendre ou réapprendre à vivre quand on est dans la survivance? Comment naître comme sujet? Ne plus raser les murs, arracher l'étoile jaune, le pyjama rayé, véritable tunique de Nessus qui nous colle tant encore à la peau? Comment sortir des coulisses, monter sur la scène de la vie, être acteur de son existence?

Dans Les naufragés et les rescapés (1), Primo Levi écrit : "Il faut encore une fois constater, avec tristesse, que l'offense est inguérissable; elle se prolonge dans le temps, et les Erinyes, auxquelles nous devons bien croire, ne tourmentent pas seulement le bourreau (si même elles le tourmentent, aidées ou non par le châtiment humain) mais perpétuent son oeuvre en refusant la paix à celui qu'il a torturé". Lui-même un peu plus loin, cite Jean Améry : "Qui a été torturé reste torturé(...); qui a subi le supplice ne pourra jamais vivre dans son milieu naturel, l'abomination de l'anéantissement ne s'éteint jamais. La confiance dans l'humanité, déjà entamée dès la première gifle reçue, puis démolie par la torture, ne se réacquiert plus". Plus loin encore, Primo Levi écrit : "Que chacun est le Caïn de son frère, que chacun de nous (mais cette fois, je dis nous dans un sens très large et même universel) a supplanté son prochain et vit à sa place, c'est une supposition, mais elle ronge; elle s'est nichée profondément en toi, comme un ver, on ne la voit pas de l'extérieur, mais elle ronge et crie".

Le désespoir, la honte, la culpabilité rongent le survivant. C'est ce qu'écrit Primo Levi, mais aussi Jorge Semprun, Robert Antelme et bien d'autres témoins. C'est ce que m'a toujours dit ma mère : on ne pleure jamais sur soi, on pleure sur ceux qui ne sont pas revenus. Quand les journalistes ont interviewé Jean-Paul Kaufmann à sa descente d'avion, alors que sa femme et ses enfants étaient là à l'attendre, sa première parole fut pour ceux qui n'avaient pas pu être libérés comme lui. Vivre, quand on survit semble être une trahison.

Quand l'histoire familiale croise la grande Histoire, quel combat pour retrouver sa singularité, rétablir sa subjectivité dans le drame universel ! Il y aurait une tendance en nous à croire que l'Histoire a pris corps, chair en nos parents. Ces corps mutilés, abîmés, gazés, brûlés, aperçus dans des visions cauchemardesques filmées, télévisées, ne sont pas anonymes. Ils peuvent avoir un nom. Ils peuvent être notre chair. Cette "corporéisation" de l'Histoire (et aussi l'impossibilité d'inhumation) pourraient être un indice, une piste pour étudier les nombreux troubles psychosomatiques que l'on décrit si souvent chez les survivants et leurs descendants. Seul discours possible pour eux, le discours de leurs organes. Les lieux de leur corps devenus les nécropoles de leurs aïeux, les cryptes de leurs martyres, les vestiges, les traces brûlantes, torturantes du massacre des fours crématoires. Car avec Auschwitz, c'est le corps qui prend le pas sur le verbe. Je me suis souvent imaginée les maux de mon corps comme le sceau de lettres Hébraïques : tétragramme enraciné dans la chair, comme seule réponse possible à la souffrance du tatouage du matricule.

Auschwitz aurait tendance aussi à tout boucher. C'est le bouchon au sens de l'embouteillage. Ça ne peut plus passer. Ça ne peut que trépasser. Il n'y a plus d'écart, plus d'espace entre le sort familial et le destin universel. Tout est confondu, mêlé.

A ma naissance, ma mère s'est absentée d'elle-même. Pour la retrouver, établir un lien avec elle, j'ai toujours recherché douloureusement cette partie d'elle-même restée là-bas avec mes grands-parents à Pitchipoï. Quête vaine, désespérée et dangereuse, car il y a le risque d'être prise à jamais, enkystée dans la glaciation de ma préhistoire, figée dans les neiges d'Auschwitz! Quand on idéalise la souffrance, qu'on la capte, qu'on s'en saisit d'une façon mortifère, qu'on l'érotise, on ne peut plus être sujet; on est soumis, assujetti, passif, victime, masochiste. Petite Narcisse, arrimée à la rive morbide matricielle se mirant dans les eaux noires du Styx. Petite fille emmurée dans sa douleur, contemporaine imaginaire d'un monde perdu ! Fillette, devenue mémorial ambulant ! Tout est collé, la mort, la vie, les générations.

La psychanalyse a été pour ma mère, et pour moi par la suite, une urgence. A travers nos analyses respectives, nous avons pu tissé entre nous une étoffe d'une nouvelle texture, richement vascularisée, pleine de chatoyance et de vitalité (enfant, mon objet transitionnel était un carré de soie !). Ouverture, sortie d'un monde plutôt végétatif et accession à l'Humain. Un jour, après une lutte titanesque, il a fallu choisir entre la vie ou le tombeau. Assez qu'Auschwitz rime avec schwitzen ! (trimer, suer en allemand et en yiddish aussi). Envie d'exister de dégripper mon désir! Il me faut quitter ma mère, même si elle a été à Auschwitz. Renoncer à vouloir tout le temps la réparer, la protéger, la purifier, la laver par mes larmes de sa honte, de sa souffrance, de son humiliation. Auschwitz, véritable Saturne des temps modernes, a dévoré assez de ses enfants! Il est temps que cette horrible bouche archaïque de feu et de sang cesse son activité de destruction et d'engloutissement!

"Va et parle" dit du buisson ardent l'Eternel à Moïse "Quitte ton pays, dit-Il encore à Avram et ton nom sera Abraham !" S'engage pour moi la lutte pour découvrir ma propre terre promise : s'arracher au rivage de malheur, apprendre à se redresser, à marcher. Apprivoiser ce vide, cet écart, cette fente, quand les pieds se séparent l'un de l'autre pour avancer. Vertige de la vie! Vertige que je retrouve dans mes randonnées en montagne, quand je fais face à un précipice. Devant les déserts glaciaires, quand je tremble sur une moraine, je ne peux m'empêcher de penser au blanc de la disparition, de l'extermination de ma grand- mère. Vertige de la vie, vertige de ma féminité, et de ma difficulté à m'inscrire dans une filiation. Apprendre à trouver le H, le respir, dans mon prénom de douleur qui est aussi celui de ma grand-mère. Transmuter ce prénom de mort, en prénom de vie. Apprendre à parler, à lancer ma voix sur les abîmes silencieux des cris étouffés de mes chers inconnus disparus, de leurs voix étranglées. J'essaie de m'arracher, de construire un pont, aussi fragile soit-il, pour passer sur le goufre de la Solution Finale. J'essaie de naître sujet. J'essaie d'advenir. Le passé est passé. Quelle que soit l'horreur, s'instituer mémorial, ne réparera rien, ne sauvera, ne ressuscitera personne! Plus qu'un devoir de mémoire, j'ai un devoir de vie.

Tout au long de son oeuvre, Freud interroge le problème de la mémoire dont découlent, selon lui, tous les processus psychiques. Dans un parcours très bref, très succint, déroulons un fil et cueillons çà et là, quelques mots, quelques phrases :

- Lettre 52 à Fliess du 6-12-96 (2) : on relève le mot "stratification", puis "remaniement" : "Les matériaux présents sous forme de traces mnémoniques se trouvent de temps en temps remaniés suivant les circonstances nouvelles"

- Esquisse (3) : "Une des propriétés principales du tissu nerveux est celle de la "mémoire", c'est à dire, en somme la faculté de subir, du fait de quelque processus unique, isolé, une modification permanente »

L'Esquisse est une étude, une approche neuronale des processus psychiques. Freud distingue deux types de neurones, des neurones perméables servant à la perception, neurones j, et des neurones imperméables dont dépendent la mémoire et les processus psychiques en général, les neurones y. "Cette seconde catégorie de neurones peut avoir subi, une modification, ce qui donne aussi une possibilité de se représenter la mémoire".

On note donc les mots de modification, de remaniement, l'idée de transformation pour arriver à celle de "construction", dans l'article Constructions dans l'analyse (4) de 1937, et plus tard l'idée de "perlaboration", dans l'article Remémoration, répetition et perlaboration (5). Pour en revenir à l'expression " devoir de mémoire", l'on pourrait alors se demander, s'il ne conviendrait pas mieux d'employer celle de travail de la mémoire, travail, au sens de durcharbeitung. Durcharbeiten, travailler au travers, traverser, perlaborer la mémoire.

En français, "devoir" vient du latin debeo, debere. Dans devoir, il y a la dette. Ce peut être la bonne dette, celle dont il est question dans cette phrase du Faust de Goethe, et que cite Freud dans Totem et Tabou : "Ce que tu as hérité de tes pères , acquiers le afin de le posséder". Mais, ce peut être aussi la mauvaise dette, celle de la Gorgone de la culpabilité, celle de la répétition, de la quête du même. Plus intéressante me semblerait donc la notion dans le devoir, du devoir de l'écolier, c'est-à-dire d'un travail à rendre, d'un travail à faire.

Il ne peut y avoir restitution dans son intégrité du passé. Pour qu'il y ait mémoire, inscription dans le passé, il y a la nécéssité d'une construction, d'une transformation, et donc d'une perte. Je me demande, d'ailleurs, si ça ne pourrait pas être une des facettes de la tragédie de Primo Levi. En scientifique qu'il est, Primo Levi veut témoigner, comprendre cet enfer dépourvu de sens qu'est le Lager (le camp). Il sait sa quête vaine, mais il ne peut s'en empêcher; il a survécu dans l'idée uniquement de comprendre et de témoigner, de tout raconter. Sa prose est claire, austère, précise, sans fioriture. Volontairement, il écarte tout affect. Mais il se heurte à ce drame : aucune mémoire ne peut contenir toute l'horreur. Aucun récit, aucune langue ne peut dire tout l'abîme. Un témoignage ne peut être que reconstitution, que reconstruction. Si on relate les choses, c'est qu'elles sont passées. On ne peut pas dire les choses toutes, on peut en dire quelque chose. Quand on parle, on peut parler autour, au bord, mais pas dedans. Il en a conscience, quand il écrit, par ailleurs, que les survivants ne sont pas les vrais témoins, ils sont l'exception, une "minorité anormale". Les témoins intégraux auraient été ceux qu'on appelle "les Musulmans", mais ceux-là ont été engloutis. Seule leur déposition, selon Primo Levi, aurait eu une signification générale.

Si Mnémosyné personnifie la mémoire, c'est Léthé qui symbolise l'oubli. Léthé est la fille d' Eris, La Discorde, et la mère des Grâces. Pierre Grimal, dans son Dictionnaire de la mythologie (6) , nous dit que les Grâces sont "les divinités de la Beauté et peut être à l'origine des puissances de la végétation. Ce sont elles qui répandent la joie dans la nature et dans le coeur des hommes et même dans celui des Dieux. Elles habitent l'Olympe en compagnie des Muses, avec lesquelles elles forment parfois des choeurs (...). On attribue aux Grâces toutes sortes d'influences sur les travaux de l'esprit et dans les oeuvres d'art".

Mnémosyné, la mémoire mère des Muses; Léthé, l'oubli, mère des Grâces. Exister, créer, pourrait consister en un tressage, un nouage, un alliage, de Mnémosyné et de Léthé.

En consultant le Dictionnaire des Racines des Langues Européennes (7), on s'aperçoit que smer est la racine des mots grecs meros (qui signifie : part), de moira (qui signifie : sort) mais aussi des mots latins, merere ( mériter) et memoria ( la mémoire). Smer a pour sens : il a part à, il se souvient, nous dit l'auteur.

Le devoir de mémoire n'est plus alors quelque chose à subir, mais aussi quelque chose à construire. De la voix passive, on passe à la voix active. On sort d'une position infantile, masochiste. On prend part à sa mémoire, à sa vie. Retournement de la pulsion en son contraire et peut- être, s'il y a possibilité d'écriture, sublimation.

Marc-Alain Ouaknin, dans Les symboles du judaïsme, étudie aussi la mémoire, et nous invite à la considérer (p. 20), comme une mise en jeu d'une identité, une ouverture et pas un renforcement de soi. Se souvenir, selon lui, serait s'ouvrir, et s'ouvrir à l'autre. Il cite Rabbi Nahman de Brastlav : "Il n'y a de mémoire que dans le monde qui vient, ce que l'on peut transcrire en une formule plus concise, souviens-toi de ton futur". La mémoire serait donc un futur.

La Yiddishkeit a été engloutie par pans immenses. De ce judaïsme enseveli, perdurent cependant des valeurs essentielles, qui peuvent représenter de véritables points d'ancrage, et notamment, celle-ci : que la vie prime avant tout. Désormais, plus qu'à honorer le martyr, il y a à honorer la vie, et celle qui a pu se transmettre par-delà l'abîme. C'est cette corde, ce pont que je tends entre mes grands-parents, ma mère, mes enfants, et moi. Lien tressé, suturé, solidifié par ma chaîne paternelle, par la lignée de mon mari. Place enfin retrouvée dans une filiation : ô fantômes effrayants de ma jeunesse, vous avez enfin un visage humain, celui de mes grands-parents.

Je garde au fond de mon coeur comme un trésor précieux, une clé, ce souvenir relaté par ma mère : pendant les quatre mois de détention à Drancy, ma mère voit très peu son père. Les hommes et les femmes sont séparés. Pour mon grand-père, juif religieux très orthodoxe, c'est une souffrance, une douleur atroce d'avoir rasé sa barbe. Si respectueux du rite, si attaché à la cacheroute, malgré sa faim, il mange à peine. Le plus souvent possible, il offre à ma mère, enveloppée dans un petit paquet sa ration de viande non cachère, qu'il l'autorise et lui enjoint même de manger. C'est cette mémoire que j'honore. Cette autorisation, a pu rendre possible, il me semble, pour ma mère et pour moi de nous arracher des grottes infernales où nous aurions pu longtemps errer, ombres parmi les ombres, de nous extraire des cavités chtoniennes pour accéder à la Lumière. "Wo es war, soll ich werden". "Là ou çà était, je dois advenir". Constructions de polders. "Assèchement du Zuydersee"(10), ou plutôt de ce maelström, de cette mer noire, houleuse, fangeuse, monstrueuse, qu'est la barbarie sous toutes ses formes. Que ce petit parcours sur la mémoire, écrit si près du jour de Yom Kippour (11), soit mon Kaddish (12) pour mon grand-père et ma grand-mère, Itzrak et Dwora Edelstein. Qu' ils reposent en paix. Que nous puissions, ma famille et moi, en toute sérénité, nous inscrire dans le Livre de la Vie.

Bibliographie

1- Primo Levi, Les naufragés et les rescapés, p.24, Arcade, Gallimard.
2- S. Freud, Naissance de la psychanalyse, p. 153,PUF.
3- S. Freud, Naissance de la psychanalyse, p. 319,PUF.
4- S. Freud, Résultats, idées, problèmes, Tome 2, p. 269, PUF.
5- S. Freud, La technique psychanalytique, p. 194,PUF.
6- Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, p. 89, PUF.
7- R. Grandsaignes d'Hautrive, Dictionnaire des recines de langues européennes, Larousse, p. 194,  1948.
8- Yiddishkeit : culture yiddish.
9- Cacheroute : rites alimentaires.
10- S. Freud, Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, 31è, La décomposition de la personnalité psychique, p.110, Gallimard, Folio.
11- Yom Kippour : jour des morts, jour du grand pardon.
12- Kaddish : prière des morts.