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Séminaire sur l'autisme et la psychose infantile
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°34 - Page 20-22 Auteur(s) : Anne-Marie Vaillant
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Séminaire sur l'autisme et la psychose infantile

Encore un livre sur l'autisme? Mais qu'est ce qui peut bien exciter autant les "Psychistes", comme dirait Tosquelles, un des inspirateurs de Pierre Delion? Comment cette maladie pourtant sidérante et gelante, de l'avis de tous ceux qui s'y frottent et s'y piquent, peut-elle faire couler autant d'encre? surgir autant d'images?

Le livre de Pierre Delion est un bruissant chantier et celui qui s'y promène prend le risque de faire de vivifiantes, de surprenantes rencontres. L'humour d'abord, denrée inestimable pour l'aventurier qui ose affronter les arides contrées autistiques. Cela fait du bien de tomber sur les boutades "delionesques" à la croisée de théories complexes que Pierre Delion articule avec virtuosité ( G. Haag et Grotstein, J. Lacan, R Spitz, Szondi et Schotte, Maldiney, P-C. Racamier, S. Resnik, M. Klein, D.W. Winnicot, J. Oury, D. Anzieu, D.Houzel, Schilder, F. Dolto, D. Meltzer, E. Bick, P. Lafforgue, Kierkegaard, et Freud bien sûr). Toutes ces théories s'entrecroisent, se tissent, se tressent avec les brins de paille jetés au vent par les enfants autistes que Pierre Delion décrit comme des petits savants qui font des expériences sur leur image du corps. Ce tissage n'est possible que parce que les laborantins (les soignants) ramassent et déposent ces fétus (de paille) dans les laboratoires (ateliers thérapeutiques); la navette à théorie exécute alors un va et vient incessant. Travail au long cours, thérapeutique sur mesure et surtout articulations. Pas question de rester seul face aux désirs de toute-puissance et d'appropriation que l'enfant autiste mobilise. Coordination transversale coûte que coûte. L'hypertonie autistique supprime la fonctionnalité des articulations ? Ce n'est pas avec la rigidité institutionnelle qu'on pourra y répondre. Mieux vaut tenter de refonctionnaliser, de réarticuler les espaces familiaux, pédagogiques, éducatifs, thérapeutiques; de bricoler des montages en série entre les espaces de soin; de jongler avec le Packing, les identifications intra-corporelles, l'articulation des deux hémi-corps par la fonction paternelle (permettant la séparation conceptuelle entre la mère et l'enfant et laissant donc espérer le lien); de penser l'espace intersticiel entre les ateliers thérapeutiques, comme un "terreau" pour la représentation, comme un espace du non ou du oui- mais: "Quand on n'a pas institué collectivement la possibilité de dire non, on est dans un camp de concentration".

Dans cet ouvrage, tapie derrière l'humour, ou beaucoup plus dévoilée surgit parfois la colère. Une saine et respectable colère contre l'attaque des bords, contre les processus intrusifs qui déchirent ces dispositifs fragiles, contre les asséchements lunaires et contre les rigidités qui redoublent les processus autistiques et psychotiques: comment peut-on espérer soigner en renforçant ou en rajoutant à la pathologie. N'est-ce pas ce que l'on nomme iatrogénie (dans le discours médical), n'est-ce pas une façon de tomber dans les pièges tendus par Thanatos (dans le discours psychanalytique) ? L'hospitalisme, par exemple, n'a pas dit son dernier mot. Pierre Delion le considère sous l'angle de la forclusioninstitutionnelle. L'hospitalisme pourrait bien se surajouter au processus autistique voire en être un des rouages.

Quant à la forclusion, Pierre Delion y revient sans cesse. Il nous propose même des hypothèses personnelles postulées à partir des théorisations de Lacan, de G. Haag et de Grotstein. Il s'intéresse à l'objet d'arrière-plan qu'il rapproche du principe de réalité et de la fonction phorique; puis à l'interpénétration des regards qu'il lie au principe de plaisir. Et il propose des combinatoires de forclusion.

Par exemple le cas où le désir maternel fait floc ( aphanisis) et où l'enfant se retrouve seul, avec l'interpénétration des regards qui n'est pas au rendez-vous. En revanche, le syndrome persécutif, lui, est au rendez-vous. Par exemple encore, la forclusion de l'objet d'arrière-plan d'identification primaire qui produit de l'hypertonie musculaire tenant lieu de fonction auto-contenante. Catatonie au rendez-vous... Chercher la tenue et ne pas la trouver. La chercher encore plus et par tous les moyens; obtenir en réponse une aggravation de la non-tenue : du pathogène s'installe dans le circuit pulsionnel. Cela ne veut pas dire que nous ayons le droit de traiter la dépression maternelle comme la cause de l'autisme mais cela donne une idée de l'impact de l'observation thérapeutique inspirée d'E. Bick : un moyen de rompre les cercles vicieux et de contribuer à la relance de la spirale intéractive. Une ouverture sur les mécanismes et les filières des angoisses d'anéantissement du nourrisson - dépeçage, chutes sans fin, liquéfaction- dont le cinéma sait si bien rendre compte. Angoisses de démantèlement, de démembrement, castration anale, nous avons besoin d'hypothèses bizarres pour appréhender ces angoisses très primitives. On est bien obligés de chausser des lunettes et des écouteurs gigantesques. D'être à l'affût pour tenter de passer:

- de la fonction phorique ( être porté) à la fonction sémaphorique ( servir de surface d'inscription aux indices);

-de la feuille d'assertion sémaphorique à la fonction métaphorique ( se déplacer avec la pensée, avec le langage).

A propos de métaphore, il en pousse partout dans ce chantier. A croire que l'autisme est un engrais puissant? La métaphore du petit savant et des laborantins, celle des boites et des sacs nous évoquent des situations quotidiennes.

Toutes ces élaborations théoriques visent à remplacer la rigidité hiérarchique par la hiérarchie fonctionnelle pour permettre une forme de structuration de l'institution de soin qui serait plus apte à accueillir ce transfert si particulier qu'est le transfert psychotique. Ce pari de réorganisation permanente des laboratoires de telle sorte que l'enfant puisse y déposer ses indices ( avec l'espoir qu'ils soient psychisés et transformés à son usage); qu'il puisse y trouver des suites espaces- temps, des événements qui lui permettent de mettre en place les rythmes fondamentaux; une scansion qui prenne le contre-pied de l'arythmie autistique, de la dysrythmie schizophrénique, de la morne uniformité des institutions « hors temps» sombrées dans l'homogène. Et si ce remue-méninges ouvrait la voie à des changements de canal, à des résolutions trans-modales... et peut être à des arrimages dans le langage?

C'est une prise de risques, c'est un pari audacieux, c'est une attention constante à entretenir le feu dans la cheminée pour que les enfants puissent faire des signaux de fumée que nous considérerons à priori comme des signes, pour qu'ils le deviennent. C'est une relance du désir parental, c'est la culture de l'énergie de liaison, c'est une façon de soutenir que la folie peut aussi produire de l'humain. Et Pierre Delion n'aura pas versé son encre en vain, si nous réussissons dans nos équipes à ne pas cesser de trouver un système institutionnel qui permette une meilleure mise en commun des ressources psychologiques de chacun et une résolution continue des tensions.