La Revue

Des liens à tisser entre les toxicomanes errants et les psychiatres institutionnels
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°34 - Page 16-17 Auteur(s) : Jean-François Bloch-Lainé
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Des années durant, une longue histoire de désamour aura éloigné des malades impossibles de soignants hésitants.

Venu, presque par hasard, à prendre la responsabilité médicale du plus important "Programme Méthadone" de France, j'ai constaté en septembre 1995, 3 mois après l'ouverture des portes d'Emergence à Paris, que rien ne serait possible en la matière sans la mobilisation effective des "Secteurs Psychiatriques".

5 à 7% des patients admis "en programme" ne peuvent -à court, moyen ou long terme- être confiés à un médecin traitant, que celui-ci fut généraliste ou spécialiste. La drogue sait recruter parmi ses usagers d'authentiques "fous" que la médecine ne sait pas reconnaître. Psychotrope puissant et dysphorisant, l'héroïne camoufle tout : la souffrance de la personne, et les symptômes de sa maladie. La pénalisation de son usage favorise les troubles de la conduite de son usager. Tout concorde alors pour brouiller les cartes, et l'on comprend que d'authentiques soignants aient eu longtemps leur jugement obscurci. En manque d'opiacé, tout héroïnomanes est comme une bête fauve qui a soif. Ce malade est alors ingérable, puisque ses troubles de la conduite sont au premier plan et occultent tous les autres signes de sa pathologie.

Psychotropes puissants et non-dysphorisants, la Méthadone et la Buprénorphine changent la donne. Utilisés à doses suffisantes, ces molécules sont capables de se substituer à l'héroïne et de remplacer celle-ci auprès des récepteurs psycho-actifs que l'on nomme "mu".

Le toxicomane, devenu substitué, acquiert ainsi un statut de patient ordinaire. Les stigmates de sa pathologie psychiatrique émergent alors, et chacun peut faire son travail. Le médecin, chargé de réparer les plaies de l'être, le psychiatre chargé de réparer les plaies de l'âme, l'éducateur chargé de réparer les plaies de l'enfance, et le travailleur social chargé de réparer les meurtrissures des autres. Chacun trouve ainsi sa place : celle du soigné reconnu dans sa propre identité; celle du soignant, investi de sa propre capacité. Cette réalité est nouvelle. 25 ou 30000 toxicomanes sont maintenant substitués à l'aide de l'une de ces deux molécules. Les rencontres organisées par le Ministère de la Santé ont permis à chacun de reconnaître la qualité de l'autre.

Celui que l'on disait dealer en blouse blanche est reconnu formateur. Celle que l'on disait brave girl-scout est devenue utile. Celui que l'on disait intervenant sommeillant est devenu soignant. Celle que l'on disait passionaria est devenue inspiratrice. Bref, cette Grand-Messe a su remplir sa mission : réconcilier entre eux des frères et des soeurs que des qurelles ineptes avaient un temps séparés.