La Revue

La psychanalyse face aux neurosciences
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°3 - Page 11 Auteur(s) : Jean-François Rabain
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Le récent colloque organisé par la Société Psychanalytique de Paris des 26 et 27/11/1994 à la Maison de la Chimie de Paris, "Pouvoirs et limites de la psychanalyse; la psychanalyse face aux neurosciences et aux sciences cognitives" a rencontré un vif intérêt auprès de ses nombreux participants.

Les psychanalystes ne peuvent ignorer, en effet, les progrès réalisés par d'autres disciplines comme les neurosciences et le cognitivisme, qui portent sur le même objet. Plutôt que d'ignorer ces approches concurrentes, les psychanalystes de la S.P.P. ont voulu montrer que le dialogue était possible avec les autres sciences de la pensée, permettant un enrichissement mutuel. Témoigner de la vitalité et de l'actualité de la pensée freudienne n'est pas inutile à une époque où celle-ci subit un reflux ou un refoulement dans les Facultés de Médecine, et dans l'exercice thérapeutique, accompagnée en cela par l'effacement progressif d'une certaine conception psychodynamique de la psychiatrie, de plus en plus concurrencée par le DSM 4. Affirmer la capacité de la psychanalyse à s'ouvrir, à se renouveler, à dialoguer avec ces nouveaux apports scientifiques était à l'origine de ces journées. Confiante dans sa démarche et à partir de ses concepts fondamentaux, la psychanalyse n'a rien à redouter de ces confrontations qu'elle doit même rechercher.

Dans une large introduction aux débats, André GREEN fit remarquer combien il était approximatif de prétendre que "l'Interprétation des rêves" avait effacé chez FREUD toute référence à la biologie. FREUD, en effet, n'a jamais cessé de penser que la biologie détenait les clés du psychisme. La biologie est toujours restée pour lui un domaine aux possibilités illimitées. A la fin de sa vie, FREUD écrivait encore : "La psychanalyse est une science de la nature". FREUD et les psychanalystes sont restés persuadés que l'infrastructure du psychisme était bien liée au cerveau. Cependant, remarqua A. GREEN, dans une évaluation critique très serrée des travaux des cognitivistes et des neuroscientifiques, "on ne saurait confondre la fondation avec le bâtiment, l'explication biologique ne pouvant se substituer à celle proprement psychique." Ce débat est donc aujourd'hui d'une "brûlante actualité". Mais comment établir un dialogue avec les neuroscientifiques et les cognitivistes si ceux-ci refusent la psychanalyse jugée non scientifique? Pour un Gérard H. EDELMAN qui dédicace son livre "Biologie de la conscience" à DARWIN et à FREUD, combien de penseurs mécanicistes rejettent la psychanalyse? De fait, le travail des psychanalystes réunis autour des tables rondes le démontrait : ce ne sont pas les psychanalystes qui ignorent la science, c'est la science qui ignore la psychanalyse.

Préférant un naturalisme ouvert, les psychanalystes sollicitèrent H. ATLAN, F. VARELA, J-D.VINCENT comme des interlocuteurs de choix. André GREEN souligna que la pensée de FREUD avait suivi un cheminement parallèle à celui qui devait conduire à la philosophie de l'esprit. Il rappela que FREUD s'était attaqué à des problèmes voisins ou identiques à ceux soulevés par la philosophie de l'esprit, que les thèmes auxquels réfléchissent les psychanalystes témoignent de préoccupations proches de celles des scientifiques. Sur un ensemble de points précis (conscience, inconscient, représentation, intentionnalité, rêve, affect, sexualité, agressivité, pensée, etc....), l'évaluation des découvertes, la comparaison des démarches, les conséquences épistémologiques de l'adoption de différents modèles de pensée, est donc une tache d'un grand intérêt. L'occasion était donc donnée à des psychanalystes de faire un choix parmi les différentes élaborations théoriques issues des neurosciences et du cognitivisme entre celles qui font preuve d'ouverture et celles qui n'offrent que des possibilités d'échanges très limitées. Refusant donc, tout réductionnisme qui ne s'appuierait que sur des données physiques réelles, les psychanalystes, réunis autour de plusieurs tables rondes, rendirent compte, au cours de ces journées, de leurs théories et de leur pratique en s'appuyant sur leur expérience de la réalité psychique et d'un inconscient freudien encore largement méconnu par les biologistes. Les théories de la représentation inconsciente, de la pulsion comme représentant psychique, de la perception et de la mémoire inconsciente furent interrogées par une première table ronde consacrée à "la psychanalyse face aux neurosciences et à la psychopharmacologie". Ses intervenants envisagèrent les rapports de la psychanalyse avec l'inconscient cognitif, le darwinisme neuronal et la biologie des passions.

Une deuxième table ronde fut ensuite consacrée à la clinique des troubles de la pensée chez l'enfant et l'adolescent. Elle envisagea ce que les théories cognitives permettent de comprendre et ce que l'interprétation psychanalytique permet de mobiliser.Y-a-t-il un passage possible de l'un à l'autre? La dernière table ronde, enfin, avait pour thème "Pouvoirs et limites de l'action du psychanalyste". On y évoqua le cadre et les instruments de la cure, le statut à la fois composite et limité de l'objet au sens analytique du terme ainsi que les opérateurs qui permettent sa constitution. La place manque ici pour évoquer la richesse et la diversité de tous les thèmes de réflexion proposés.

Gilbert DIATKINE conclura ces journées en soulignant, quelque soient les différences de position, l'horizon épistémologique commun de la psychanalyse et du cognitivisme. De nouvelles journées avec des représentants des neurosciences et des sciences cognitives, ouverts au dialogue, devraient permettre de nouveaux échanges encore plus stimulants avec les psychanalystes. Comme l'avait fait remarquer un des orateurs : "Y-a-t-il quelque chance, un jour, pour qu'un langage de la pensée, leur permette de dialoguer?"