La Revue

Montréal, Montpellier, Timisoara, Le Peyrou: les sentiers de la périnatalité
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°4 - Page 13 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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En 1980, le Pr Yvon Gauthier psychiatre d'enfant, psychanalyste à l'hôpital Sainte Justine de Montréal décide de s'octroyer une année sabbatique dédiée à la recherche en terre française. Il a en tête les présentations passionnantes de son collègue Gilles Lhortie, psychiatre d'adulte, qui collabore depuis quelques années à la maternité voisine à la demande des obstétriciens. La convergence entre sa pratique quotidienne et le témoignage de cette association nouvelle lui fait pressentir la richesse potentielle de ce nouveau territoire psychologique. Yvon Gauthier va trouver auprès de Jean-Pierre Visier, responsable d'un service de psychiatrie infantile à Montpellier, et de Françoise Molenat, pédopsychiatre de l'équipe collaborant déjà avec la néonatalogie, des interlocuteurs réceptifs à cette approche. Ensemble, ils négocient avec le Pr Viala, chef de service de la maternité, les modalités d'une recherche sur l'empreinte des grossesses médicalement pathologiques sur la relation parents/enfants. L'accueil dans une maternité d'un "psy" cousin québecquois, "professeur" et positionné au départ comme de passage est peut-être plus simple que celui d'un collègue d'un service voisin... Reste les éminents psychiatres parisiens qui demandent très interrogatifs à Yvon Gauthier, ce qu'il peut bien aller faire au fin fond de cette province !

Quinze ans plus tard, Yvon Gauthier, fidèle à sa moisson sabbatique et aux liens tissés avec les montpelliérains, soulignait en conclusion des IIIème Journées Européennes "Naissance et avenir" organisées les 15 et 16 décembre derniers, "l'importance de la période périnatale pour tout le développement humain". Dans l'intervalle, l'Afrée (1) s'est édifié autour de Françoise Molenat (2) , pionniere autochtone. Dans sa diversité (3) actuelle, cette association reflète pleinement l'ampleur du chemin parcouru à l'image du traitement réservé au thème de ce colloque : l'enfant pendant la grossesse. Ne nous y trompons pas, même si cet intitulé a un air d'évidence tranquille, il vient faire date dans ce champ clinique original. Voici pourquoi.

Tout d'abord, une fois n'est pas coutume, la diversité des horizons professionnels des intervenants reflétait bien l'interdisciplinarité nécessaire au fondement d'une clinique et d'une recherche dans une synergie créatrice. Certes, on enregistre de plus en plus de témoignages de collaboration entre "somaticiens" et "psy" sur le continent périnatal mais ce constat prometteur ne doit nullement masquer le degré d'immaturité actuelle de bon nombre de ces plus ou moins récentes coopérations. De fait, elles semblent souvent parasitées par des positionnements s'inscrivant dans un registre de territorialité exclusive, de "prouesse isolée" interdisant le partage d'un accompagnement thérapeutique pluridisciplinaire. La vulnérabilité des professionnels des diverses disciplines se traduira électivement à travers leur difficulté à avoir "dans la tête" leurs collègues au moment d'agir nous suggère Françoise Molenat et ses collaboratrices (Monique Bertrand, Rose-Marie Toubin). Dans ce cas, les soignants ne peuvent offrir à la famille en souffrance "une fonction contenante", "un filet tissé" par une "vigilance pluridisciplinaire" cliniquement pertinente à des "moments clefs". L'expérience conséquente des membres de l'Afrée en ce domaine a été simplement et didactiquement évoquée à travers diverses situations cliniques, pré et postnatales. On y perçoit combien "la sécurité psychologique des familles et l'accueil de l'enfant" dépend de la qualité de cet accordage thérapeutique entre acteurs des différents champs impliqués dont Gloria Jeliu, avec sa verve chaleureuse et juste, pointera la précision du tempo.

Ces journées marquent aussi un tournant car il est apparu combien certains "techniciens" de l'embryon, du foetus accueillent désormais, à travers leurs explorations et leurs soins savants, l'enfant et à sa famille pendant la gestation et n'empêchent pas, comme l'a remarqué Jean-Pierre Visier "les fantasmes et l'imaginaire" inhérents aux processus de parentification. Les interventions des gynécologues, échographistes, "foetologues" invités, ont illustrés dans des secteurs distincts mais convergents la potentialité thérapeutique de cette hospitalité indissociable d'un accompagnement prénatal évitant le piège d'une illusoire toute puissance médicale ésotérique et froide. Le TLC (tender, love and care) norvégien de Babill Stray-Pedersen réservé aux femmes sujettes aux fausses couches à répétition et le programme de prévention belge des petits poids de naissance de Pierre Rousseau ont une tonalité commune dont le maternage montpelliérains de Colette Perissol est la version la plus musicale : une aide soignante accepte avec un vif succès thérapeutique un jeu de rôle où elle est mère d'une femme déracinée présentant des vomissements incoercibles et une attitude de repli la destinant à un abord psychiatrique. Cette partition commune n'est autre que celle du langage de l'émotion dont Colwyn Trevarthen nous a bien souligné chez le foetus la "spécialisation" à travers sa perception de la voix humaine.

Le soir du premier jour du colloque en traversant le jardin du Peyrou, je m'étais demandé en regardant les poissons du bassin du château d'eau pour la plupart réunis autour de la chaleur d'un projecteur si, comme l'année dernière, Violeta Stan plongerait l'auditoire dans une émotion lyrique en chantant dans sa langue. "Cinq ans après l'insurrection, la ville "rebelle" est fatiguée mais reste vigilante" écrit dans Le Monde du lendemain, un envoyé spécial à Timisoara. Violeta Stan pédopsychiatre dans la ville du "faux charnier" et de l' "hallucination collective" (idem) nous racontera de son coté son combat contre l'attaque des liens; la lutte de toute l'équipe de la Maison aux fenêtres ouvertes où des enfants abandonnés trouvent refuge avant d'être adoptés se poursuit sans relache.

Faisant écho à une interrogation, plusieurs fois apparue au cours de ces deux jours, sur la place des psychiatres, des psychologues et des psychanalystes "autour de la naissance" (sans que l'on différencie d'ailleurs authentiquement ces libellés), Yvon Gauthier leur recommandera de ne pas prendre la place des autres soignants, de soutenir la relation entre le patient et le professionnel "de première ligne" et enfin de ne pas aller chercher intrusivement l'enfance réveillée par la naissance."Le chantier est ouvert!" s'exclamera, en final, Françoise Molenat.

Notes

1 - Association de Formation et de Recherche sur l'Enfant et son Environnement.
2 - Signalons son récent ouvrage qui brosse un tableau vivant de sa pratique : Mères vulnérables, Stock-Laurence Pernoud, 1992
3 - L'Afrée a différentes activités autour de la périnatalité : elle publie une revue Les cahiers de l'Afrée, sept numéros parus depuis juin 1991; elle a réalisé des films vidéos à visée pédagogique sur différents thèmes; elle organise des formations diverses.?Renseignements : Denise Krouchi.?Tél : 67 54 43 76 - Fax : 67 33 96 94.