La Revue

Leçon de vocabulaire autour de l'Action médico-sociale précoce
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°5 - Page 12 Auteur(s) : Marie-Annick Maspoli
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J'ai participé les 24 et 25 novembre derniers à Besançon aux Rencontres annuelles de l'Association Nationale des CAMSP : nous étions 700 participants, tous de formation variée et les interventions alternaient abord somatique, abord technique et abord psy.

Le service hospitalier que j'ai la responsabilité (souvent la joie, parfois la charge) de diriger a reçu, comme ses quelques 180 frères répartis sur le territoire français, un nom difficile à porter : CAMSP. Le sigle est imprononçable et beaucoup de professionnels de la petite enfance en ignorent la signification. Le nom développé des CAMSP n'est pas beaucoup plus explicite : Centre d'Action médico-sociale Précoce. Selon le décret d'application de la loi du 30 juin 1975 chargé de mettre ces structures à la disposition des "petits enfants chez qui un handicap est décelé", les CAMSP ont une fonction "de dépistage, de consultation, de rééducation et de guidance familiale, dans le milieu naturel des enfants". Vérifions si les lettres C. A. M. S. P. respectent ce programme.

C comme centre. Le centre, c'est le milieu, l'équilibre entre différentes approches. Les 2 dimensions -psyché et soma- sont interdépendantes; ici pas de prédominance d'une théorie, pas de concurrence. Comment ignorer les implications psychiques pour toute la famille quand un petit enfant y nait porteur d'un handicap? A comme Action. L'Action, c'est le mouvement, l'effet, le progrès dans le temps. Le temps ne s'écoule pas à la même vitesse pour l'enfant -qui vit au présent- pour les professionnels -qui anticipent sur le futur- et pour les parents -dont le temps est haché par des crises successives. Les équipes de CAMSP doivent savoir, malgré leur légitime impatience, respecter les périodes d'inaction : les temps d'avancée et de régression alternent. Face au handicap, la vie est en danger. L'action ne pourra s'exprimer que si la vie est rendue à l'enfant, s'il est de nouveau considéré (par lui-même et par autrui) comme un sujet désirant et non comme un objet à réparer.

M comme Médico. Le rôle du médecin est incontournable ses buts sont multiples : -affiner le diagnostic et chercher l'étiologie. Si la cause du handicap est rarement curable, elle est souvent explicable. Devant l'inéluctabilité du traumatisme, sa justification par une cause extérieure à soi amoindrit la culpabilité. Le nombre de troubles du développement dits idiopathiques (entendez dont on n'a pas su déceler la cause) décroît d'année en année : 33% sur la période de 1976-1991, 18% en 1994. - donner non pas un "conseil génétique", mais une information dans la famille sur le risque de récurrence et sur les moyens de porter un diagnostic pré-natal . - connaître les complications possibles pour les prévenir. -"traduire en français" le jargon médical qu'ont pu utiliser certains confrères; tout est explicable avec des mots simples. On peut aussi faire entrer dans cette rubrique médicale les bilans du développement et les "rééducations". Là encore, le vocabulaire pêche : certes les enfants travaillent avec des kinésithérapeutes, des psychomotriciennes, des éducatrices de jeunes enfants, des orthophonistes mais il ne s'agit pas de rééducation. Comme si une éducation initiale avait échoué et devait être reprise.

S comme Sociale. Le petit enfant est un être social : malgré les compréhensibles tentatives de certains parents pour le soustraire à la compagnie des autres - à leur regard?- l'enfant ne peut jouer son rôle d'enfant que parmi ses pairs. Nous sommes donc vigilants à encourager et à accompagner la fréquentation des crèches, halte-garderies et classes maternelles pour les enfants que nous suivons. Enfin, lorsque l'enfant atteint 6 ans, il quitte le CAMSP pour une autre structure. Cette démarche, préparée pendant de longs mois, est toujours difficile pour la famille car elle réactive la blessure narcissique de la découverte du handicap et remet au premier plan l'altérité si mal tolérée dans notre monde normatif.

P comme Précoce. Toutes les équipes de la petite enfance insistent sur la notion de précocité. Notre rôle a été initialement la prévention des surcharges (prévention tertiaire); de plus en plus, notre intervention est déclenchée, non plus sur des signes d'incapacité mais sur des risques d'anomalies du développement (prévention secondaire). " La précocité est privilégiée par rapport à la rigueur : le bilan des compétences prime sur le bilan étiologique précis, au risque de prendre des variations de la normale pour une anomalie et de mettre sur notre compte une évolution positive spontanée" (R. Salbreux). En fait, le précoce n'est-il pas tout simplement le bon moment ?

... comme Psy. Rien ... L'approche psychologique n'est pas annoncée et cependant nous avons légalement une mission de "guidance familiale". Je n'aime pas ce terme, il évoque une relation hiérarchisée. Je préfère le mot accompagnement, "cheminement partagé à la découverte des capacités et des difficultés" (R. Salbreux). Les moments fondamentaux de cet accompagnement sont les périodes charnières de la vie de la famille :

- lors de l'annonce du handicap. Les parents sont débordés par la violence du traumatisme et son cortège de réactions, sidération intellectuelle, rejet, surprotection, labilité thymique, violence, rationalisation, vide, activisme...

- lors de chaque étape de la vie sociale de l'enfant. Les parents deviennent les annonceurs du handicap.

-lors des modifications de l'approche spécifique (changement de rééducation) et surtout à la sortie du CAMSP. Les familles perdant leurs repères. -lors des périodes de crise dans la fratrie. Si cet accompagnement revient tout particulièrement aux psychologues et au psychiatre de l'équipe - chaque professionnel est confronté quotidiennement à ce point. Au CAMSP de Versailles, les familles s'étayent mutuellement grâce à:

-une liste de parents volontaires pour rencontrer le plus précocement possible toute la famille confrontée à la découverte d'un handicap.

-un groupe maman-bébés pour affiner l'accordage affectif parfois disharmonieux -un groupe de parents où alternent libre parole et réflexion thématique.

Le sigle CAMSP est bien loin de cette présence multifocale. Que proposer ? Peut-être SAGESSE comme Service d'Approche Globale et de Soins Spécialisés aux Enfants? Peut-être faut-il tout simplement rester dans un flou qui élimine la tentation de rigidité et l'illusion de savoir. Laissons à chaque famille le choix de son propre chemin, celui qui lui permettra selon la jolie formulation de Bensoussan "d'opter pour la vie".