La Revue

L'enfant et son corps, 20 ans après
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°11 - Page 14-15 Auteur(s) : Gérard Szwec
Article gratuit

400 personnes ont assisté, le 1er juillet 1995, à la journée du département enfant de l'IPSO (Institut de Psychosomatique de Paris) sur le thème : L'enfant et son corps, 20 ans après la publication du livre. Ce livre, publié en 1974 aux Presses Universitaires de France, collection "Le fil rouge", fondait la psychopathologie du nourrisson, comme l'avait écrit Serge Lebovici dans la préface et il introduisait une méthodologie nouvelle en faisant se rencontrer, à partir d'un même matériel clinique, les trois points de vue pédiatrique, psychiatrique et psychanalytique.

Vingt ans après, il s'agissait de réunir les trois auteurs pour une nouvelle discussion dans le même esprit transdisciplinaire. Une observation tirée de l'expérience de pédiatre de Léon Kreisler était soumise à la réflexion de Michel Fain et Michel Soulé, tous deux membres de la Société Psychanalytique de Paris, le premier engagé dans le mouvement psychosomatique de l'École de Paris et co-fondateur de l'IPSO, et le second exerçant la psychiatrie d'enfants. Le point de départ, cette fois, était l'observation d'une pathologie alarmante ultra précoce puisqu'il s'agissait d'un nouveau-né ayant présenté des malaises graves avec perte de conscience et apnée à partir du 2ème jour de vie (ALTE ou Apparent life threatening event dans la littérature anglo-saxonne). A la suite de plusieurs hospitalisations en urgence pendant le premier mois, le bébé a été considéré comme étant "à risque de mort subite". Avec cette pathologie, associée à un reflux gastro-oesophagien, l'observation présentée par Léon Kreisler nous a plongés au coeur des préoccupations les plus répandues des pédiatres, et l'un des thèmes de discussion portera d'ailleurs sur le rôle joué par la surmédicalisation et le monitorage à domicile dans la reproduction des crises 3 fois par jour. Assez rapidement le diagnostic de spasmes du sanglot ultra-précoces s'est imposé.

C'est ainsi qu'une consultation avec Léon Kreisler a lieu au 4ème mois. Dans l'observation très riche qu'il en a faite, certains points ont été particulièrement discutés pendant la journée, notamment la peur acquise par la mère pendant sa grossesse que son bébé risquerait de mourir de mort subite, à la suite de la mort de sa grand-mère avec qui elle avait une relation de très grande proximité. En ce qui concerne l'évolution des troubles, les spasmes du sanglot ont pratiquement disparus au lendemain de la consultation avec Léon Kreisler. L'enfant a, dans les mois qui ont suivi, connu une aggravation de son reflux, l'apparition d'un eczéma ainsi que celle de rythmies d'endormissement. Plus tard, à deux ans et demi, son développement est plutôt avancé pour son âge. Il fait des colères avec pâmoisons sans aller jusqu'aux spasmes, et il a de sérieux troubles du sommeil. Il a aussi des accidents à répétition, en poursuivant ainsi sa carrière de rescapé...

Dans la discussion, Michel Fain a constaté que l'observation jetait le trouble sur ce qui s'était dit dans L'enfant et son corps sur le spasme du sanglot. A l'époque, prévalait en effet la conception d'un comportement sexuel prématuré paraissant chercher à suppléer les carences de gestion qui appartiennent normalement à l'environnement et ce, par une distorsion en place d'évolution. A l'époque aussi, on parlait de spasme du sanglot dans une tranche d'âge comprise entre 2 et 4 ans, et les circonstances d'apparition attiraient l'attention du fait que la crise se déclenchait quand un obstacle venait brusquement interrompre une activité ludique et plutôt en présence de la mère. L'intérêt des psychanalystes était attiré par le fait que le spasme du sanglot apparaissait comme le "destin d'un affect qui s'interrompt par survenue d'un état d'inconscience où il se dissout". Michel Fain, dans son intervention, a rapproché l'inconscience réalisée par le spasme du sanglot et la fréquence de troubles du sommeil précédant l'éclosion de ce trouble, traduisant une difficulté dans l'éclosion du système sommeil-rêve. Ainsi, selon lui, "le spasme du sanglot crée une solution de désinvestissement qui n'est pas le sommeil et qui établit une situation où retrait et satisfaction coïncident", solution qui s'apparente plus à un acte qu'à une hallucination.

M. Fain, dans la prolongation d'une réflexion avec Denise Braunschweig qu'avait suscitée le spasme du sanglot, a évoqué, à propos du cas présenté, l'homosexualité féminine en tant qu'inceste accompli, en effaçant toutes les traces mnésiques concernant le père et le mâle d'une façon générale. "L'état d'inconscience de l'enfant a alors la valeur d'un infanticide souhaité par le couple grand-mère-mère qui en tirait jouissance." M. Fain a fait part aussi de sa réticence à envisager une origine pré-natale à ces troubles de la période néo-natale. Il attribue à la barrière placentaire "une grande efficacité", et si traumatisme de la naissance il y a, c'est avant tout, pour lui, celui qui est provoqué par le fait de tomber dans la dépendance quasi-physiologique d'un encadrement humain souvent inapte à assumer les gérances qu'imposent l'enfance.

La conception de Michel Soulé est opposée à celle de Michel Fain sur ce point, dans la mesure où, selon lui, un système interactif biologique mère-foetus est à prendre en compte. Il en veut pour exemple les toxémies gravidiques qui seraient dues à ces interactions néfastes, et notamment l'incompatibilité Rh. Citant l'équipe de médecine foetale de l'Institut de puériculture, M. Soulé envisage le foetus comme un corps étranger avec ses caractéristiques venant du père, contre lequel la mère se défendrait en essayant de l'expulser. Le foetus se défendrait pour se maintenir, et c'est lui qui déclencherait, à son heure, l'accouchement. Michel Soulé a aussi envisagé l'observation sous l'angle d'une phobie d'impulsion grave de la mère. "C'est la caractéristique même de la phobie d'impulsion d'une mère dans le post-partum que de percevoir ses souhaits de mort et de destruction du nouveau-né, et de se rassurer en constatant qu'elle peut les contenir, mais de subir des bouffées d'angoisse profonde en craignant de ne plus y parvenir." Et si nous ne parlons pas facilement avec les mères de ces phobies d'impulsion, c'est, pense M. Soulé, sans doute en raison de notre angoisse contre-transférentielle, par identification au nouveau-né en grave danger devant une mère qui évoque Médée ou Méduse.

Dans la discussion, D. Braunschweig a rappelé que si le ça-moi indifférencié du début dans la seconde topique freudienne ne possède pas d'organisation propre, l'antagonisme pulsionnel qui l'habite, soutenu par la projection narcissique des parents, constitue un facteur de différentiation du moi au contact de la réalité extérieure, et que ce ça-moi du début est un corps sensible qui peut enregistrer les sensations corporelles en rapport avec des expériences traumatiques ou des expériences de satisfaction. Elle fait ainsi l'hypothèse que les spasmes du sanglot du nourrisson de l'observation présentée par L. Kreisler mettent en acte sur un mode hystérique des réminiscences du traumatisme causé par des malaises graves survenus dans les premiers jours. Ces réminiscences manifesteraient "l'activité érogène de la trace à partir du refoulement primaire, mais aussi sa prise dans l'automatisme de répétition, attaché à la pulsion de mort". D. Braunschweig a discuté ensuite du statut de la pulsion de mort chez Pierre Marty qui la rejetait, et chez Michel Fain qui la situe en-dehors. Elle suggère que les forces de mort se trouvent dans le surmoi de la mère, et n'agissent que par l'intermédiaire de celui-ci.

Selon Diran Donabédian, le décalage entre l'enfant imaginaire et l'enfant réel a entravé la constitution du narcissisme du nourrisson évoqué par Léon Kreisler. Il considère aussi que le spasme du sanglot réactive une fonction sensori-motrice primaire traumatique du fait de l'échec d'un refoulement primaire. Il compare ce cas à celui d'un enfant asthmatique qui se met à jouer du saxophone dans un but de maîtrise du souffle et de la respiration. Il évoque aussi l'aspect économique particulier qui consiste à chercher, sous l'effet de la pulsion de mort, à évacuer une charge tensionnelle en utilisant une fonction vitale dans la recherche d'une inconscience totalement déliée de la fonction orgasmique.

Quant à moi, j'ai considéré que l'ambiance de risque vital permanent sous l'influence de la médicalisation et entretenue par l'anxiété parentale a conduit rapidement à l'organisation du spasme du sanglot en action de plus en plus dirigée et significative. Ce fonctionnement semble ainsi avoir pris de l'avance par rapport aux autres fonctions, et cette prématurité va marquer d'une façon spécifique la synthèse de ces fonctions qui s'opère à partir de la mosaïque première. Ce concept de Pierre Marty considère à la fois les fonctions somatiques au tout début de l'évolution et l'inconscient originaire, sans organisation de départ, mais lié "morceau pour morceau" à chacune des fonctions de la mosaïque première. J'ai aussi discuté du rôle joué par la culpabilité de la mère au moment de la mort de sa grand-mère qu'elle semble attribuer à sa grossesse qui a dévié ses pensées vers son futur bébé. Elle se comporte alors comme si, en la désinvestissant, elle avait tué sa grand-mère, et c'est par ce bébé, cause et preuve vivante de ce désinvestissement et de ce meurtre fantasmatique que la mère considère qu'elle doit être châtiée. Autre fantôme qui réclame son dû, le revenant d'un autre meurtre fantasmatique, celui de la mère de la mère, effacée par le couple formé par la mère avec sa grand-mère, maillon manquant dans les générations par l'effet conjugué d'un matricide et d'un infanticide. Le dernier point que j'ai soulevé est celui d'une composante précocement traumatophile. J'ai supposé que le comportement casse-cou à l'âge de 2 ans et demi est un moyen de défense par la répétition du fait de l'inefficacité du refoulement, consistant à reconvoquer la situation traumatogène vécue passivement pour tenter de la maîtriser activement. Je crois qu'il s'agit d'une utilisation auto-calmante du danger, ce que, à mon sens, le spasme du sanglot était déjà. Je pense aussi que la mère est vécue précocement comme la source de la tension d'excitation ressentie par ce bébé, et qu'il doit renoncer prématurément à chercher un apaisement de cette tension auprès d'elle.

Serge Lebovici, qui présidait cette journée, a, lui aussi, évoqué le meurtre de l'enfant par la mère, à chaque fois que celle-ci pense à sa grand-mère. Il estime que l'enfant y répond par l'inquiétude qu'il donne à sa mère de sa mort possible. S. Lebovici se range parmi ceux qui pensent qu'il y a une continuité entre la vie biologique et la vie psychologique, y compris avec la vie biologique dans l'utérus. Il a conclu son intervention par une référence à la conception qu'on doit à Pierre Marty d'une dépression par surplus d'excitation et aux études psychopathologiques chez l'enfant qu'en a fait Léon Kreisler. Il évoque alors la possibilité que c'est le surplus d'excitation de l'enfant qui provoque la dépression maternelle et non l'inverse. L'observation de Léon Kreisler et les interventions qu'elle a suscitée seront publiées dans le numéro 9 de la Revue Française de Psychosomatique qui paraîtra au printemps 1996.