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Le plaisir et le péché
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°41 - Page 12-14 Auteur(s) : Serge Lebovici
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Le plaisir et le péché
Essai sur l'envie

On sait que Nicole Jeammet est une psychanalyste qui s'intéresse aux problèmes religieux, comme l'a montré son précédent ouvrage : Les destins de la culpabilité, Une lecture de l'histoire de Moïse (PUF, 1993); dans ce livre, elle nous propose à nouveau de discuter aux frontières de la religion et de la psychanalyse. Elle rappelle que "c'est le même homme qui, malgré lui et malgré sa volonté, est agi par des besoins et des conflits inconscients". Un de ses besoins est fondamental : il s'agit de la recherche active du plaisir. Faut-il parler à ce propos de péché, se demande-t-elle dans son introduction. Loin d'alimenter les sentiments de culpabilité, il s'agit de savoir si la recherche du plaisir n'est pas épanouissante.

Dès la genèse, c'est la question posée par le serpent à Eve. Le serpent demande à Eve qui lui interdit le plaisir. Celle-ci sait que c'est Yahvé qui veut garder le plaisir pour lui. Or les psychanalystes savent bien que le plaisir total se heurte à la reconnaissance de l'autre. Pour distinguer le dedans du dehors, l'homme devra distinguer le plaisir et le déplaisir. Il lui faudra lier ce dernier à la haine. Cette loi caractérise l'Humanisation. À Moïse, sur le Sinaï, Dieu voulant faire alliance avec l'homme, déclare : "Je suis en train de devenir qui je suis en étant avec toi", comme si son projet était de partager le plaisir avec des partenaires tout à fait différents. Pour cela il faut que l'homme renonce à prendre tout pour lui, et accepte en retour de renoncer à la convoitise pour lui seul : ainsi peut émerger le désir d'une alliance. Pour le psychanalyste, le renoncement de l'homme exprime directement les investissements narcissiques qui lui ouvrent la qualité d'un être aimé et d'un être regardé. Ainsi la confiance devient-elle le contraire du péché. Or la confiance ne peut pas se prendre ni se conquérir. Elle se trouve dans l'espace transitionnel, c'est-à-dire dans un espace moi/non moi. Mais, cette situation s'oppose à la convoitise qui donne naissance au péché : "C'est cette dimension souffrante de l'envie, grosse d'un péché, qui est pour tout homme chemin de mort, dans le double registre de l'individu et de la communauté, qu'il nous a semblé intéressant à réinterpréter avec les éclairages nouveaux qui nous sont fournis par la psychanalyse" (p. 13).

Après avoir repris l'analyse des péchés capitaux, illustrée par Emma Bovary et Harpagon, Nicole Jeammet montre comment le péché prend sens dans une relation aimante à l'autre : le péché originel apparaît comme hérité des dimensions affectives de la relation interactive. Dans ce dessein, l'auteur va reprendre l'histoire de Combray dans La recherche du temps perdu. Marcel Proust y montre constamment la difficulté de partager avec les siens le plaisir. Utilisant La prisonnière, Nicole Jeammet présente ses réflexions sur la subversion des rapports entre soi et l'autre, c'est-à-dire entre Marcel et Albertine.

Les péchés sont sous-tendus par l'envie, c'est-à-dire par le besoin de prendre les biens de l'autre au cours de mécanismes primitifs d'identification projective : tel est le sens donné par la définition de Mélanie Klein. Ainsi, M. Proust a-t-il transformé la galerie des ancêtres pour montrer son désir d'être seul avec sa mère. Ce désir est d'abord facilité par le père, et a été transformé par la mort de celui-ci en un fantasme "de temps perdu", à la recherche du souvenir heureux de la madeleine de Combray. On trouvera dans ce livre une illustration remarquable de ce point de vue.

Nicole Jeammet commente le baiser de la mère au petit garçon. "Dès le dîner sonné, je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me permettrait pas de l'embrasser à plusieurs reprises, comme si ç'avait été dans ma chambre". Proust évoque alors tous les plans qu'il a ébauchés pour choisir de son regard, la place de la joue qu'il embrasserait : à l'avance il voulait savourer la minute où il sentirait la joue de sa mère contre ses lèvres. On sait que sa mère ne lui donne jamais de baiser elle-même. Tout cela est exacerbé par le désir d'emprise de Marcel sur sa mère. Mais au cours de ce dîner, le baiser attendu n'aura pas lieu : le père envoie Marcel se coucher sans baiser, il trouve en effet ridicule cette manifestation. Marcel cède à son père à contrecoeur.

On pourrait voir là une icône métaphorisante de l'interdiction odipienne. Celle-ci, en effet est symbolisée par le souvenir d'une sensation, c'est-à-dire, qu'au baiser de la mère est associée l'odeur du vernis. Mais Marcel ne se contente pas de cela, il envoie un mot à sa mère : monter le voir pour une chose grave. Cette lettre calme provisoirement Marcel qui, dans la salle à manger imagine les plaisirs interdits. Ici apparaît l'envie selon Nicole Jeammet : il faut attaquer la mère qui se moque de lui. Mais il peut pénétrer l'espace maternel, s'il force sa mère à se souvenir de ce moment. La comparaison avec le héros Swann, joue un rôle évident : la femme qu'il aime ne vient pas alors qu'il va mourir, qu'il le lui a demandé qu'elle sait qu'il l'aime. On trouvera dans La Prisonnière l'évocation de ce moment : "Fussions-nous arrivés à garder perpétuellement celle que nous aimons, l'Esprit du mal prendrait alors une autre forme plus pathétique encore, le désespoir de n'avoir obtenu la fidélité que par force, le désespoir de ne pas être aimé". On sait que finalement, la mère va venir dans sa chambre. Le souvenir de ce moment-là paraît à Marcel comme une source de recherche du temps perdu, une recherche qui ne pourra avoir lieu qu'après la mort du père.

C'est ici qu'on peut comprendre le mandat transgénérationnel de Proust : il vise à la reproduction des relations familiales, Marcel Proust a vécu la transmission des relations parentales comme la conséquence de la vie de deux personnes qui ne sont unies que par le souci qu'ils ont de sa présence. La mère de Marcel aimait son mari dont le comportement est imprévisible car il agit avec toute la liberté que son pouvoir lui confère. Il n'y a pas de triangulation possible pour Marcel. La mère ne supporte aucun partage devant son fils qui veut la toucher par ses sanglots. Elle n'imagine pas chez Marcel le plaisir d'être avec elle. Si cependant, elle reste avec lui, Marcel imagine qu'il s'agit d'une concession du père au cours de laquelle il a abîmé sa mère. Ainsi Proust va concevoir l'amour pour sa mère comme avidité jamais calmée et sans limites. On ne peut jamais faire confiance à la mère, c'est ce fantasme qu'on va retrouver dans La Prisonnière où la recherche de relations positives est aussi insurmontable entre Albertine et Marcel; cette relation trahit le besoin de lutter contre la perte de l'objet d'amour. Ainsi, l'amour de Swann pour Odette se révèlera dans le souvenir déclenché par la petite phrase de la sonate de Vinteuil. Les deux héros ne peuvent qu'évoquer la jalousie pour déclencher l'abandon : Swann évoque l'odeur des chrysanthèmes qu'elle lui avait jetés dans sa voiture. Face à ce bonheur revécu, on ne voit qu'un malheureux pleins de larmes. Selon N. Jeammet, on voit à l'ouvre le travail d'attaque des liens entre le vécu affectif et les mots qui pourraient en rendre compte afin de ne plus jamais revivre la détresse d'une absence vécue comme une trahison.

On peut se demander qui est Albertine pour M. Proust. Comme le souligne N. Jeammet, ce qui importe à Marcel est de soustraire Albertine à tous pour l'avoir à lui seul. Il se voit jouer par exemple avec un personnage en bronze, qui appartenait à son père. Il se sent alors dans le devoir de recevoir des lettres de sa mère qui détesterait Albertine. Et celle-ci ne demande rien, car ce qui l'intéresse, c'est l'empêcher d'avoir des relations avec d'autres. En somme, il faut qu'elle devienne sienne, parce qu'il la prend à d'autres. Il fallait pour le satisfaire qu'il trouvât un inconnu amoureux d'Albertine. Bien entendu, ce ne pouvait être que lui-même. Nicole Jeammet rappelle que " l'autre tout semblable à lui " ne saurait être que lui. De ce fait, il faudrait chercher un autre inconnu, d'autant plus que le premier est prisonnier comme lui de l'image de l'homme idéal pour Albertine.

Ainsi, sa rêverie interminable l'amène à être jaloux du regard tendre qu'Albertine jette sur la mère, le soir. Finalement, il n'y a de solution pour Marcel que de fuir " la prisonnière " : il lui faudrait rencontrer une inconnue qu'il aimerait comme la femme archétypique " d'une dévotion ardente et douloureuse ". Proust se rappelait que sa mère lorsqu'elle venait passer la nuit dans sa chambre, avait troublé sa jeunesse " d'une main impie ". On ne s'étonnera donc pas qu'il ait pu écrire : " nous voulons obtenir d'une femme une statue entièrement différente de celle qu'elle nous a présentée ".

Albertine est devenue un néant pour Marcel. On peut trouver le modèle de ce comportement dans le fameux dîner où il voulait obtenir de sa mère l'autorisation de lui donner un baiser. Marcel parle d'Albertine comme d'une femme qu'il aurait domestiquée et qui a comme seul droit de se mettre au lit auprès de lui sans bouger. Si Albertine n'était pas une femme mais une suite d'événements sur lesquels il faudrait faire la lumière, elle n'inspirerait à Marcel que l'ennui et le désintérêt. Proust devait donc ressentir qu'il n'était rien aux yeux d'Albertine : il restera pour elle un inconnu. Quoi qu'il en soit, Marcel n'aimant plus Albertine devient de plus en plus jaloux et la fait surveiller par deux serviteurs qui la martyrisent jusqu'à ce qu'enfin elle disparaisse. Nicole Jeammet veut montrer que Marcel était resté le petit garçon de la nuit de Combray. Elle est sans doute très éloquente pour montrer la culpabilité de Marcel à l'égard de son père : il est resté un petit garçon coupable du désir pour sa mère. Il va s'identifier à Swann qui se heurte au comportement sadique d'Odette. Mais tout cela n'explique pas les tendances plus ou moins refoulées de Proust à l'égard d'une sexualité perverse : son homosexualité a laissé penser qu'Albertine était un garçon et a fait de lui un M. de Charlus dont les excès sont abondamment décrits. En tous cas, si l'ouvre littéraire de Proust est l'expression heureuse de ses désirs odipiens, ce type de conflits mériterait la qualification de mandat transgénérationnel.

Nicole Jeammet propose l'hypothèse selon laquelle l'existence d'un Inconscient fait agir tous -et Proust en particulier- sans qu'il le sache dans le sens de sa culpabilité, mais après intervention d'un autre; telle est la thèse essentielle de l'auteur. L'autre, c'est sa mère (ou le psychanalyste). Ainsi le dépassement de la culpabilité qui fait agir dans un meilleur sens dépend de la fiabilité des autres. Une fois encore, Nicole Jeammet a réussi à concilier religion, au moins dans le sens supérieur de la pratique avec la théorie psychanalytique, justifiant la proposition freudienne suivant laquelle la croyance est l'expression d'une névrose collective. J'ai eu envie de lui dire mon accord et de la remercier de sa lecture de Freud et de sa très heureuse compréhension du recours à l'Inconscient, tout en expliquant l'importance de l'envie, un des plus utiles concepts de Mélanie Klein.