La Revue

Différent toi-même
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°49 - Page 31-32 Auteur(s) : Gianna Tissier
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En maternelle, un petit enfant infirme est-il capable d'être à ce point conscient de son être et de sa valeur pour pouvoir se défendre en rétorquant : "différent toi-même !" ? Ou bien, tel un pauvre petit papillon, reste-t-il silencieux, humilié, épinglé dans la collection des différents par la parole de la pauvre maîtresse qui, elle, "a-déjà-trente-élèves-dans-sa-classe-dont-un différent" ? Voulez-vous que je vous parle des différents ? Ceux qui ne sont ni sains, ni blancs, ni chrétiens, ni hétérosexuels, ni... et qui, il y a quelques années, ont fini en fumée dans un four ! Belle devinette, n'est-ce pas ?

Souvenez-vous. Si parfois nous avons eu envie de nous distinguer dans le groupe de nos semblables, jamais nous n'avons désiré être au ban de la classe, en qualité ni de plus fort, ni de plus faible, et encore moins de diffèrent. Mais être sur le banc avec nos pairs, entouré de nos potes, ça, oui !

Et votre mère ? Même si elle vous a secrètement, ou en le clamant haut et fort, trouvé le plus beau du monde, vous souhaitait-elle différent, isolé des autres par l'éclat de votre beauté, par tant de charme et de splendeur ? Certainement pas !

Pourtant, dès la maternité, vous pouvez apprendre qu'un livre, intitulé Naître différent, a déjà été écrit sur vous ; vous y découvrirez qui vous êtes. Et grâce à Mon enfant est différent, votre mère, oubliant d'ailleurs de vous contempler, vous découvrira, elle aussi, dans un livre. Pauvres pères, décidément on ne s'adresse jamais spécifiquement à eux. "Etre père d'un enfant différent"reste à écrire.

Que se passe-t-il à l'école ? Certains adultes racontent avec un petit sourire amusé, et parfois tout de même un peu réprobateur, que les enfants se traitent de "mongol". De nos jours, "négro" ou "youpin", ça, on ne le supporterait pas ! On se croirait tenu de l'expliquer ! "Mais "mongol", c'est dans la culture des jeunes, c'est leur langage". "Il vaut mieux dire les choses etc..!" Dire les choses, certes, mais plutôt sur les autres. Avez-vous remarqué ?

"Ah ! Ces enfants ! Ils sont bien tous les mêmes, et pourtant ils sont tous différents". Eh bien voila, certains sont encore plus différents que les autres. Mais qui le dit ? Qui se permet de dire qui est l'autre, sans d'ailleurs le consulter ? "Tu es différent," et pour que ce soit bien clair, "tu porteras un insigne, tu n'iras pas dans certains lieux, tu n'exerceras pas telle profession, d'ailleurs ce ne serait pas bon pour toi !", "Je ne dis pas que tu es inférieur, je dis que tu es différent" (Goering au Procès de Nuremberg, l'apartheid...).

Ainsi, certaines personnes trouvent normal de décider de ce que sont les autres, et de les qualifier en conséquence. On établira un parallèle avec la position de Sartre dans La question juive. En l'occurrence, ici, le procédé est métonymique. Pour dire les choses simplement, on prend la partie pour le tout, c'est-à-dire le handicap pour la personne, et en conséquence, on qualifie l'autre de différent. Cela revient à dire : "Je n'ai pas ton handicap, donc, belle logique ! tu es différent".

"Alors vous montez en fumée dans les airs, alors vous avez une tombe au creux des nuages, on n'y est pas couché à l'étroit". Paul Celan. Pavot et Mémoire (C.Bourgois, Paris 1987)

Ainsi, il semblerait qu'on puisse réduire les personnes à une de leurs différences et de là, décider simplement qu'elles sont différentes. Parmi leurs différences, on en distingue une, et les voilà coupées de toutes les autres. Comme par hasard, il se trouve que c'est la plus faible, la plus gênante. Elles ont certes une infirmité que la plupart des gens n'ont pas. Il convient de ne pas la nier et de la leur reconnaître, mais il convient, aussi, de ne pas voir qu'elle.

Le "tu es différent" efface les différences des autres. Réduire quelqu'un à une de ses différences enferme les autres, dans un "nous", masse compacte, unité factice dans laquelle les individualités et leurs problèmes se perdent aussi. Les autres constituent ce "nous", défini par une caractéristique, celle de ne pas avoir de handicap. Les autres différences sont alors effacées.

Une communauté se compose de personnes différentes. Si l'une d'elles est désignée comme différente des autres, elle est, de ce fait même, exclue du groupe. Il est sans doute difficile, voire douloureux de ne pas être conforme à la moyenne des gens, de ne pas bénéficier, en quelque sorte, d'un label de conformité, et d'avoir en face de soi tous ceux qui n'ont pas de handicap. N'en rajoutons pas ! Personne ne souhaite être montré du doigt par le geste ou la parole, être traité de différent, et ainsi marginalisé et exclu.

Dans le discours général (et bien pensant), tout le monde s'accorde pour dire que les différences, c'est cela qui nous enrichit ; se découvrir mutuellement, c'est passionnant, découvrir en l'autre, l'étrange, ce nous-mêmes étranger à nous-mêmes, c'est exaltant ! Alors pourquoi passer de l'idée d'avoir des différences à l'idée que certains sont des êtres différents ? Ils n'ont pas, ils sont. Ce glissement entre l'avoir et l'être est dangereux, il conduit à la marginalisation et à l'exclusion. Dénonçons-le, car ainsi que l'histoire nous l'a montré, il n'est pas anodin. Il pourrait malheureusement venir d'une méprise, d'une faiblesse de pensée, voire d'une bonne intention ....! Il serait plus "gentil" de dire d'une personne qu'elle est différente plutôt que de nommer son infirmité, handicap, difficultés...! ?

Dire d'une personne qu'elle a une motricité réduite paraît convenable et pourtant certains pensent que c'est parler, en langue de bois, un langage politiquement correct. On apprend qu'il vaut mieux dire, au nom de la vérité, que la personne est handicapée, sourde, aveugle... débile ! Ceux-là mêmes préfèrent dire : "différente". Mais, n'est-ce pas humainement profondément incorrect ? Comme si l'être de la personne, l'être au monde, au sens des philosophes, était, aussi, handicapé. Si la logique est poursuivie, ils n'ont pas un problème, ils sont un problème. Dans quoi s'engage-t-on ?

Ce subreptice glissement de sens entre avoir et être pourrait aussi trouver son origine dans la confusion, entretenue entre fantasme et réalité, selon la séquence suivante : son infirmité me fait peur, je ne voudrais pas être comme lui ; je n'ai pas cette infirmité, je ne suis pas comme lui, et dans le geste qui le montre, et le mot qui le dit, différent, je l'exclus du groupe et donc, je l'éloigne de moi ; le "je-ne-suis-pas-atteint-comme-lui" devient simplement à la manière d'un exorcisme : " il-est-différent".

Que font les professionnels quand ils énoncent, par dessus la tête de Julie ou d'Etienne, "c'est un enfant différent" ? Oh, ils ne pensent pas à mal puisque tout simplement ils ne pensent du tout ! Ca se dit, c'est à la mode ; on le répète mais, malheureusement, on véhicule dans les mots une idéologie dangereuse qui marginalise et exclut des êtres humains. Au plan de la morale, comme au plan intellectuel, cette position n'est pas acceptable.

"N'avons-nous pas des yeux, des mains, des sens, des passions ? Nourris des mêmes aliments, blessés des mêmes armes ? Réchauffés par les mêmes étés, refroidis par les mêmes hivers ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous faites du tort, ne nous vengerons-nous pas ?" Shakespeare. Le marchand de Venise Acte III, 1.