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Expériences traumatiques et écriture
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°42 - Page 19-20 Auteur(s) : Arnaud Boeglen
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Expériences traumatiques et écriture

Dans l'ouvrage qu'il vient de publier, Arnaud Tellier met en évidence de manière tout à fait originale les liens qui existent entre le traumatique et l'écriture. Son étude s'organise autour de trois auteurs, trois "traumatographes" : Georges Bataille, Primo Levi et Paul Celan. C'est un travail clinique qui nous est présenté. A. Tellier propose une lecture faite de va-et-vient entre les oeuvres de ces auteurs et ce qui spécifie leur parcours, à savoir le trauma. En faisant dialoguer les discours clinique et littéraire, il parvient à dégager de la matière écrite les indices des effets du trauma et le travail de repositionnement subjectif qui s'opère chez celui qui écrit.

Le fil rouge de ce travail est cette hypothèse selon laquelle l'écriture consécutive au traumatisme serait une écriture à visée curative. Celui qui écrit est alors poussé par une nécessité impérieuse. Il s'agira dès lors pour l'écrivant de mettre en marche un travail de liaison, de reconstruction. L'écriture surgit parce qu'il y a l'impossibilité de l'oubli et l'impossibilité de l'intégration. Dans cet entre-deux imposé par le réel traumatique l'écriture advient; planche de salut pour celui qui ne peut dire à personne l'horreur (Levi, Celan) ou la jouissance (Bataille) qui le taraude.

La vertu curative de l'écriture semble principalement liée à une fonction cathartique. Il s'agirait de parvenir à une abréaction par élaboration symbolique. "Ce travail de liaison tend à diluer les souvenirs traumatiques, à en émousser l'action, à en relativiser l'impact psychique" écrit A. Tellier. Face à l'évènement traumatique qui fragmente le sujet, le démolit ou va jusqu'à le nier, l'écriture s'impose comme un travail psychique de "renouage", de liaison. Elle viendrait en quelque sorte remédier aux effets destructeurs du traumatique, et participerait à la reconstruction d'une activité fantasmatique. Ecriture paradoxale cependant; car le traumatique en tant que réel implique généralement l'impossibilité de sa saisie par le symbolique. Pourtant une issue semble possible par l'écriture, en "grattant" justement là où ça fait mal. Le remède serait dès lors dans le mal lui-même, quand celui-ci parvient à s'écrire.

C'est donc à travers trois destins que nous sommes invités à penser les effets du traumatique à travers son écriture. Georges Bataille d'abord, pour qui le traumatisme déclenche un passage à l'écriture longtemps espéré. A. Tellier montre comment la psychanalyse participe à la levée de l'inhibition, et comment la confrontation aux photographies d'un supplicié chinois (clichés des "cents morceaux" donnés par son analyste) offre un thème à l'écriture. Ce thème ne cessera jamais de hanter l'oeuvre de Bataille. Véritable "pousse-à-écrire" qui suscite une fascination entre horreur et extase.

Mais c'est surtout dans la forme que prend l'écriture chez Bataille qu' A. Tellier démasque les effets du trauma. Celui-ci habite le texte, le forge. Il y a d'abord une contrainte intérieure, l'angoisse, et il y a une forme d'écriture qualifiée d'effractive, faite à la fois de lissages et de déchirures. C'est une économie psychique habitée par le trauma qui se dévoile ainsi dans la forme et le style du texte.

Primo Levi, qui a vécu l'horreur concentrationnaire d'Auschwitz, est quant à lui littéralement précipité dans l'écriture. Une écriture qui est d'abord un témoignage. Si c'est un homme est une façon de dire ce qui ne peut être dit à personne, pas même à soi-même. L'écrit s'impose devant l'impossibilité de dire. Il s'impose comme une nécessité psychologique et éthique. Les écrits de Lévi ont évolué vers d'autres formes (fictions, essais). A. Tellier montre comment la forme de l'écrit témoigne des modifications de l'économie interne, c'est-à-dire du lent travail de symbolisation et d'éloignement du point de douleur.

Pour Paul Celan, l'écriture est relancée par l'évènement traumatique sans précédent qu'est la Shoah. Ses poèmes écrits en allemand -langue maternelle et langue du bourreau- illustrent la façon dont le trauma peut "matériellement" habiter le texte. Les blancs, les trous, les non-mots qui habitent ses poèmes sont comme "une ultime stylisation de l'écriture par le trauma". Des "troumatismes" selon l'expression de Lacan, qui témoignent d'une position subjective restée au plus près du traumatique. Le livre d'Arnaud Tellier laisse entendre qu'une distinction est à faire entre le trauma et le traumatique. Le trauma serait en quelque sorte l'inscription subjective du traumatique, entendu comme réalité extérieure insoutenable. Nous pouvons également nous demander si ce travail d'écriture est un travail de symbolisation à proprement parler, ou, s'il ne s'agit pas, avant tout, d'une tentative pour justement construire le trauma, en essayant de donner une consistance psychique au réel traumatique. Dans ce sens, le passage à l'écriture reviendrait pour le sujet à tenter de constituer un après-coup du traumatisme.

D'autre part, le passage par l'écriture, justifié par l'impossibilité de parler, est peut-être à envisager comme une manière de dire l'horreur vécue en se protégeant d'un affect insoutenable. Car le témoignage oral confronte le sujet à sa propre voix, voix qui peut porter l'affect à l'insu de celui qui parle. D'où la pertinence de l'observation de Jacques Mervant quand il évoque l'aspect monocorde et écrasé de certains témoignages au procès de Klaus Barbie. L'écriture pourrait donc s'imposer comme une manière -au sens économique du terme- de s'épargner.

Ce petit livre (97 pages), très documenté et admirablement écrit mérite donc qu'on s'y arrête. Arnaud Tellier donne des réponses et parvient à susciter de nombreuses questions. Mais avant tout il nous rappelle que l'humain s'organise dans et par le langage. Un travail de restructuration subjective est donc possible, même s'il n'est que partiel, et même si le langage, comme l'écrit Primo Lévi, "manque de mot pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme".