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La traite des fous
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°42 - Page 13-14 Auteur(s) : François Giraud
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La traite des fous

Depuis Asiles, l'ouvrage d'Erving Goffman qui joua un rôle si important dans la compréhension du vécu institutionel au sein de l'hôpital psychiatrique, peu de choses importantes avaient été produites sur cette institution, qui s'est quelque peu transformée, mais n'a pas disparu. Sans doute la rareté même de ces études s'explique-t-elle en grande partie par le fait que l'ouvrage de Goffman, ceux de Foucault, de Castel, de Gauchet et Swain rencontraient une conjoncture de réforme et de remise en cause de la psychiatrie classique qui semble dépassée, du fait de son succès sans doute, mais aussi de ses échecs, de ses contradictions ou de ses excès.

L'ouvrage de Robert Barrett, psychiatre et anthropologue australien, est donc une étape, celle de la reprise d'une réflexion, mais dans des perspectives différentes. Plus que l'étude de l'"institution totale" ou de la carrière du malade mental, il s'intéresse au processus de définition et d'élaboration des pratiques visant à classifier, à produire du diagnostic, c'est-à-dire à se forger une représentation du malade et de son évolution. On regrettera sur ce point que l'éditeur n'ait pas conservé au moins comme sous-titre le titre anglais plus explicite : The psychiatric team and the social definition of schizophrenia.

L'intérêt de cet angle de vue est pour tout clinicien un intéressant démontage d'un processus de construction où la pratique clinique se voit rapportée non seulement au fondement des théories mais aussi à un ensemble d'opérations où interagissent divers acteurs du champ psychiatrique, psychiatres, infirmiers et travailleurs sociaux, qui ont chacun des références théoriques et une approche clinique sensiblement distinctes.

L'auteur montre comment l'interaction se présente comme un travail de mise en pièces par des spécialistes et de reconstruction de la personne, "un travail culturel de base -internalisation, objectification, segmentation, intégration, resubjectification- exécuté sur une personne admise à l'hôpital, laquelle est d'abord traitée comme un cas, rassemblée en une "personne complète" , puis, lors de sa guérison, est de nouveau considérée comme n'importe qui." C'est donc bien d'une production sociale qu'il s'agit, dont les acteurs (the psychiatric team), objet principal de cette étude, sont les cliniciens eux-mêmes. Ce travail de "construction" s'effectue notamment, c'est là l'aspect le plus original de cet ouvrage, par un travail d'écriture, dans le dossier, qui à partir de la parole dans l'entretien, structure un regard, modèle un destin psychiatrique. Dans cette entreprise, le dossier apparait bien comme la pièce maîtresse de ces opérations. Celles-ci passent d'ailleurs par l'utilisation de langages différenciés, selon les lieux et les personnes, entre langage professionnel et non-professionnel, qui engagent la représentation du malade. Celui-ci est alors perçu soit comme simple objet de la maladie, soit comme capable de libre-arbitre, de responsabilité, de maîtrise de soi. On comprend comment est analysée par les soignants l'évolution des patients et les évaluations conflictuelles qu'elle implique. Enfin tout en rappelant l'histoire des théories tant biologiques que psychosociales de la schizophrénie, Robert Barrett souligne leur inscription culturelle et leur absence de réponse convaincante, ce qui finalement, du fait que la maladie reste inexplicable, laisse place à cette construction sociale.

A la fin de son ouvrage, annonçant qu'il entreprend une étude sur la conception de la folie chez les Iban du Sarawak, l'auteur nous rappelle par là qu'il est ethnographe et prend en compte les modalités de codage de la maladie. Il met en question (sans le nihilisme thérapeutique des anti-psychiatres), la légitimité a priori de la démarche et du diagnostic psychiatrique. S'écartant d'un point de vue relativiste, qui rend impossible tout travail psychiatrique, il propose une perspective constructiviste, attentive aux modalités d'effectuation des pratiques. De ce fait, il éclaire les soignants sur les opérations qui dictent à la fois leurs points de vue professionnels, leur place institutionnelle et leur rôle dans les dispositifs de prise en charge. Ce livre nous aide donc à réfléchir, par delà les quelques remarques faites in fine par l'auteur, sur la pratique clinique. Celle-ci ne dépend pas seulement de modes de représentations, mais ces dernières sont étroitement solidaires des institutions, des pratiques, des processus sociaux et micro-sociaux qui s'imposent dans la définition même de la maladie.