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Genèse de la psychiatrie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°42 - Page 12-13 Auteur(s) : Vassilis Kapsambelis
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Genèse de la psychiatrie
les premiers écrits de Philippe Pinel

Grâce au travail de recherche de Jacques Postel, l'historiographie psychiatrique dispose désormais d'un matériel de grand intérêt sur les origines de la pensée de Philippe Pinel : le recueil de ses premiers textes, antérieurs à la première édition du Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale (1800), accompagnés des commentaires de Jacques Postel, ainsi que de plusieurs chapitres situant Pinel dans son contexte historique et sociologique.

Comme mû par une double référence, celle du psychiatre attaché à la singularité du destin individuel et celle d'un historien fidèle au matérialisme historique, Jacques Postel nous donne une vision passionnante de Philippe Pinel. On suivra ainsi l'itinéraire de cet obscur médecin de la Faculté de Toulouse, qui fera médecine après avoir fait des études religieuses, qui montera à Paris en quête de carrière mais ne rencontrera que déceptions, qui exercera une médecine sans éclat, qui épousera les thèses d'une révolution dont il espère une plus grande reconnaissance, qui saura ne pas suivre la Terreur et qui finalement rencontrera, à l'âge de 50 ans, en 1795, les titres universitaires, le poste de chef de service à la Salpêtrière, et une fortune non négligeable. Carrière donc habile, bien que tardive, et menée avec la prudence et les capacités d'adaptation qu'imposent les périodes troubles des révolutions et de leurs suites, comme le montre cette affaire de l'Introduction à la première édition du Traité (1800), que Pinel reproduit dans la deuxième édition (1809) sous le titre d' Introduction à la première édition, tout en lui apportant quelques opportunes modifications (les deux éditions sont désormais plus accessibles, grâce à des rééditions effectuées avec le concours de l'industrie pharmaceutique : la deuxième édition a été réimprimée par Clin-Comar-Byla en 1975, la première par Lilly en 1996). Le travail de rétablissement du "vrai" Pinel avait déjà commencé dès la fin du 19e siècle, malgré la persistance, jusqu'à nos jours, d'une mythologie autour de la libération des aliénés de Bicêtre de leurs chaînes. L'ouvrage de G. Swain (Le sujet de la folie, 1978, réédité chez Calmann-Lévy, 1997) était venu à la fois prouver, à partir des témoignages historiques, l'inauthenticité de l'événement "historique" ainsi célébré, et démonter les mécanismes idéologiques de ce mythe fondateur (d'ailleurs, une fois les textes revisités sans les oeillères de l'histoire officielle, on s'aperçoit que Pinel lui-même, qui s'arrête peu sur ces faits, indique dès 1809 que le fameux geste libérateur n'a été accompli qu'après son passage à Bicêtre, et en attribue la paternité au surveillant Pussin). Jacques Postel suit minutieusement la constitution du mythe, et en fournit le contexte scientifique : le mouvement organiciste devenant dominant vers le milieu du 19e siècle, il ne convient plus de citer le fondateur de la psychiatrie française en tant qu'inventeur d'un traitement moral devenu désuet; une place de philanthrope lui est désormais dédiée, et la libération des aliénés de leurs chaînes vient remplir cette fonction.

Quel est alors le "vrai" Pinel ? Homme cultivé, il connaît notamment la philosophie empirique et analytique (il lit l'anglais, il a étudié J. Locke, ainsi qu'E. Condillac), et saura s'en servir dans ses classifications. Manifestement, il aime écrire, et sa plume combine ses dons d'observation et ses qualités didactiques. Il est pragmatique en options théoriques et thérapeutiques : le traitement moral doit certainement beaucoup à sa capacité à reconnaître et à utiliser l'influence du monde relationnel du malade sur l'évolution de sa maladie. C'est sans doute ce même pragmatisme qui le conduit à ce qui sera sa contribution fondamentale à la psychopathologie contemporaine, et que Hegel lui-même soulignera : la reconnaissance d'une partie de raison conservée même dans la plus avancée des folies, et donc l'affirmation d'une possibilité de rencontre entre l'aliéné et son médecin, d'une possibilité de "communication avec l'insensé". Et c'est finalement dans l'occultation de ce message que J. Postel voit "la signification et la fonction du mythe pinelien" : dans le chapitre qu'il consacre à cette question, il analyse avec finesse l'aspect de "meurtre du père" de l'oeuvre des deux héritiers de Pinel (de son fils Scipion et de son élève Esquirol), le caractère expiatoire du mythe libérateur (l'enseignement du père abandonné, un destin de "panthéonisation" lui est réservé), et finalement la récupération de ce mythe par une Troisième République soucieuse d'asseoir la légitimité d'un nouvel autoritarisme sur l'humanisme d'un acte libérateur inaugural.

Mais comment l'homme Pinel parvient-il à sa vision novatrice de l'homme aliéné ? En quoi son expérience personnelle le conduit à devenir, lui plutôt qu'un autre, l'inventeur d'une nouvelle approche psychopathologique ? C'est le grand mérite des textes recueillis par J. Postel, et des commentaires avec lesquels ils les accompagne, que de nous permettre de suivre le cheminement de ce médecin en quête de reconnaissance. Car, du parcours quelque peu chaotique du "jeune" Pinel, il ressort une coupure, dont on peut mesurer la véritable influence dans l'après-coup : la rencontre avec le mesmérisme en 1784, à l'apogée des débats passionnés autour de cette pratique (Mesmer quittera définitivement la France l'année suivante), et les textes sur le magnétisme animal. Ambivalent au départ (il pratiquera même le mesmérisme pendant deux mois), Pinel deviendra progressivement de plus en plus critique et polémique, s'alignant sur le discours médical officiel et académique et dénonçant une imposture scientifique, qui évoque un "fluide" d'origine physiologique là où il n'y a qu'imagination et imitation. Mais ce discours scientifique parfois virulent, témoigné par plusieurs notes et articles entre 1784 et 1785, a comme un arrière-goût d'opération défensive. Il cache sans doute ce que Pinel a su voir et surtout éprouver à travers la pratique de la théorie invraisemblable de Mesmer : l'extraordinaire pouvoir qu'un esprit humain peut acquérir sur un autre esprit humain. Pour l'avoir profondément combattue et oubliée, l'aliéniste à naître (son premier article psychiatrique paraît un an plus tard, en 1785), saura retrouver cette connaissance dans la relation avec ses malades et dans la pratique institutionnelle qu'il établira, lorsqu'il aura le pouvoir de redessiner l'administration thérapeutique des asiles autour de la notion de traitement moral.